Editions do – Comment savourer la voix de la pluie par temps beau ?

Le 30 mars 2018

éditions do

J’ai découvert les éditions do au début de l’année, grâce à Nadège Agullo des éditions éponymes. Rien d’étonnant à cela car les deux maisons ont des visions parallèles sur le monde et les littératures étrangères. Agullo veut « abolir les frontières », les éditions do souhaitent « par les livres, rendre le monde, et tout le monde, plus grand que ce que nous en connaissons ». Toutes deux sont nées en 2015 et toutes deux accordent une grande importance à l’objet livre et au graphisme, sous les doigts de Sean Habig pour Agullo et de Mr. Thornill pour do. Toutes deux ont un regard décalé, voire excentrique, font un pas de côté. A la différence qu’Agullo publie des romans et do des formes courtes. En ce sens, ces deux maisons sont donc complémentaires.

Revenons à do. Je viens de lire deux des ouvrages d’un catalogue qui en compte actuellement dix. Il m’a été extrêmement difficile de choisir ces deux premières lectures, tant toutes les oeuvres publiées par do m’attiraient. Je vais d’ailleurs poursuivre mon exploration. Mais avant cela, je partage avec vous ces deux livres que j’ai entamés tous les deux par des journées de beau temps, en pensant simplement les picorer petit à petit sur plusieurs jours. Grossière erreur ! Je n’ai pas pu les lâcher, ni l’un ni l’autre. J’ai passé avec eux les journées que l’on passe avec d’excellents livres, confortablement lové dans son canapé, roulé dans un plaid, en sirotant du thé, et en contemplant de temps à autre la pluie qui tombe par la fenêtre. Sauf qu’il faisait très beau ces deux jours-là, que j’avais prévu d’aller me promener au soleil, et qu’au final, je suis restée en compagnie des ces livres !

Comment ne pas tuer une araignée
Alex Epstein
Traduit de l’hébreu par Rosie Pinhas-Delpuech
éditions do, 2017

Lorsqu’on feuillette ce recueil en le recevant et qu’on découvre les textes pour la plupart très courts qu’il renferme, on se dit qu’on va le glisser dans son sac et le butiner par ci par là, dans le tram, au café, sur un banc dans un jardin. Et puis, avant de partir, on se dit « Tiens, je vais en goûter un ou deux. » Et c’est ainsi que j’ai pénétré dans l’univers d’Alex Epstein un dimanche matin vers 9h et que je n’en ai émergé que le soir vers 20h, en n’ayant finalement pas franchi le pas de ma porte, et en ayant passé une merveilleuse journée, happée, hypnotisée par ces microrécits-poèmes qui vous alpaguent et ne vous lâchent plus.

Au départ, rien ne semble lier ces 87 « romans lyophilisés », mais des thèmes, des ambiances, des mots reviennent régulièrement de l’un à l’autre, et certaines fictions apparaissent comme une suite ou un écho à une précédente ou suivante. La mythologie et le mysticisme sont bien présents, mais aussi le sommeil, les rêves, les bibliothèques et … la pluie. C’est ironique, mordant, délicieux et cela déploie l’imaginaire.

Photo : Patricia Houéfa Grange

Extrait :

Un jour, mon arrière-grand-mère a refermé si fort un livre de Tolstoï qu’une étincelle a jailli d’entre les pages, elle s’est prise dans le rideau, a provoqué un incendie et notre maison d’été a brûlé. Je n’ai pas hérité de ce talent de ma grand-mère, mais une fois j’ai essayé d’écrire une histoire où tout se passait en marche arrière : la maison d’été brûle, le rideau prend feu, une étincelle se coince dans les pages d’Anna Karénine, etc. ; mon arrière-grand-mère a refermé si fort le livre que le feu s’est éteint.

Comment j’ai rencontré les poissons
Ota Pavel
Traduit du tchèque par Barbora Faure
Prix Mémorable 2017
éditions do, 2016

Bien que je sois une grande amoureuse de la nature, s’il y a bien une activité qui ne m’a jamais attirée, c’est la pêche ! Si je suis allée vers ce livre, c’est parce que son auteur est Tchèque et qu’à ce moment-là, Prague me manquait. Et au final, j’ai découvert et apprécié les trésors de poésie qui sommeillent au coeur des écailles des poissons et dans le ventre des rivières. Si l’occasion se présente, je partagerai volontiers désormais une journée de pêche !

Mais Comment j’ai rencontré les poissons, c’est non seulement un chant d’amour aux poissons de la Berounka et à cette rivière elle-même, mais également un merveilleux hommage au père de l’auteur, à sa famille, et un hymne nostalgique à l’enfance. Si Ota Pavel était dépressif et est décédé prématurément, cette collection d’histoires est un des livres les plus apaisants et jubilatoires qu’il m’ait été donné de lire jusqu’à présent. Erri De Luca, dont j’aime particulièrement la plume, en dit d’ailleurs ceci : « Une lecture qui produit des bulles de joie sous la peau. » Et j’ai eu le merveilleux bonheur supplémentaire de le lire il y a environ une semaine, assise à l’une de mes tables préférées de la Kavarna Slavia à Prague, au bord de ma chère Vltava, dans les vibrations du ballet des tramways. Ce fut un délice vertigineux.

Lire Ota Pavel à la Kavarna Slavia à Prague
Photo : Patricia Houéfa Grange

Extrait :

L’intéressant, c’est que bien des choses dans ma vie avaient disparu, mais les poissons étaient restés. Ils faisaient le lien avec la nature, où ne tressautait pas, avec ses saccades ridicules, le tramway de la civilisation. Je sais désormais que ce qui attire la plupart des gens, ce n’est pas seulement la quête du poisson, mais la solitude des temps révolus, le besoin d’entendre une fois encore l’appel de l’oiseau et du gibier, d’entendre encore tomber les feuilles d’automne. Tandis que je mourais là-bas à petit feu, je voyais surtout cette rivière qui comptait plus que tout dans ma vie et que je chérissais. Je l’aimais tellement, qu’avant de me mettre à pêcher je ramassais son eau dans mes mains en coquille et je l’embrassais comme on embrasse une femme. (…) Cent fois j’ai voulu me tuer quand je n’en pouvais plus, mais je ne l’ai jamais fait. Dans mon subconscient, je voulais peut-être embrasser une fois encore la rivière sur la bouche et pêcher des poissons d’argent.

Olivier Desmettre

Pour aller plus loin et faire davantage connaissance avec les éditions do :

Présentation de do par do
Entretien dans la revue Eclairs



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  1. […] la rencontre de ses lectrices et lecteurs francophones. Dès ma découverte de l’univers de la maison do, je me suis dit qu’elle pourrait être une bonne maison francophone pour Blood et que […]

  2. […] de l’examiner sous toutes les coutures. C’est ainsi que j’ai découvert, dès mes premières lectures de la maison do qu’Olivier Desmettre a lui aussi un rituel, d’éditeur pour sa part : il glisse des […]

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