Rencontres – La peau

Le 23 mai 2018

Le tram traverse les quais. Mes yeux sont posés sur la Garonne dont les eaux se mêlent à la nuit. Double ballottement. Double berceuse.

D’une main, je tiens un livre que mon attention ne retient plus. Il tangue légèrement au bout de mes doigts. De l’autre, je m’agrippe à la barre. C’est jeudi soir. Les étudiants font la fête. C’est bondé, ça grouille, ça a déjà bien picolé, ça chante, ça te pousse gentiment et te chahute un peu, ça crie, ça hurle que ça vit, oui, ça vit, ça vit, ça vit ! Mais je lévite doucement au-dessus de tout ça. Mon être vogue entre les mots et le fleuve. Le brouhaha n’est qu’un bruit de fond tamisé dans l’antichambre de mon esprit.

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Excelsior

Le 19 mai 2018


Il y a quelques mois, je vous avais parlé de la musique de David Atria pour laquelle j’ai eu un véritable coup de coeur. Comme David a également apprécié ma poésie, et notamment mon recueil Le dit de la Cueilleuse, je lui ai proposé de créer une oeuvre ensemble. Et à ma plus grande joie, il a accepté.

Cela fait plusieurs mois que nous tissons ensemble la toile en mots et musique d’Excelsior et c’est avec grand bonheur que nous vous invitons à assister à la toute première présentation de cette création dans une semaine :

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Les Voix du Pantoun

Le 18 mai 2018

Il y a une dizaine de jours, Pantun Sayang – Les Amis Francophones du Pantoun a mis en ligne l’album Les Voix du Pantoun.

La réalisation de cet album est une première expérience pour Pantun Sayang et … pour moi ! Je ne vous raconterai pas à nouveau ici mon histoire d’amour avec le pantoun (si vous le souhaitez, vous pouvez la (re)lire ), mais dès le départ, j’ai été sensible au fait que ce genre était d’abord et avant tout oral. Et dès le départ, dès la formation de Pantun Sayang, j’avais suggéré la réalisation d’un document sonore. Il était notamment important pour moi de faire entendre des pantouns en malais, leur langue d’origine, particulièrement sonore.

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Rupinspiration

Le 16 mai 2018

La coquille
Odilon Redon

En refermant à regret les pages de lait et miel de Rupi Kaur lors de ma dernière lecture, j’ai été submergée par la vague de ces vers :

Ta voix m’ouvre les cuisses
mon coquillage écarte les lèvres
pour supplier ta marée
– désir

Tu voz me aparta los muslos
mi concha abre los labios
y suplica por tu marea
– deseo

Your voice spreads my thighs
my shell opens its lips
to beg for your tide
– desire

A tua voz aparta-me as pernas
a minha concha abre os lábios
e implora pela tua maré
– desejo

Patricia Houéfa Grange
Tous droits réservés

lait et miel

Le 16 mai 2018

lait et miel
(Titre original : milk and honey, 2015)
Rupi Kaur
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Sabine Rolland
Ed. Charleston, 2017

Il y a des livres qu’on n’attend pas, qu’on ne cherche pas, mais avec lesquels on a rendez-vous et qui savent faire eux-mêmes leur chemin vers vous …

J’avais entendu parler de Rupi Kaur il y a quelques années au moment des polémiques suscitées par la série de photos qu’elle avait réalisée sur le thème des règles. Mais j’avoue que son nom s’était évanoui de mon esprit lorsque son livre m’a bondi dessus. J’avais assisté à une soirée ayant pour thème « Rhum et littérature » et je m’avançais vers la caisse de la librairie, Régisseur du rhum à la main, lorsque cette couverture très graphique m’a attrapée par les yeux. C’est le titre surtout, lait et miel, qui m’a interpellée. C’est la recette d’un de mes doudous d’hiver préférés. Ce sont deux mots que j’utilise beaucoup dans ma poésie. C’est ce que l’on peut souhaiter de plus doux.
Je suis repartie avec ce recueil au fond de mon sac et je l’ai posé au sommet de ma pile « à lire » après l’avoir feuilleté, lu en diagonale, après avoir caressé ses pages et dessins à plusieurs reprises. C’était au début du mois de mars et, finalement, plusieurs autres livres ont défilé entre mes mains avant que je ne me plonge réellement dans les délices de ce lait et miel. Il aura fallu que lors d’un séjour pragois fin mars, alors que je cherchais absolument autre chose dans une librairie de la Place Venceslas, je me retrouve à nouveau devant cette couverture graphique, exposée en six ou sept langues, pour que la rencontre ait réellement lieu. Que pouvait bien contenir ce petit recueil pour avoir été traduit à destination du monde entier ?

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Poumpoumpa

Le 4 mai 2018

Les nouvelles technologies
abolissent les pointillés frontaliers des émois
Sentiments qui clignotent
Emotions en guirlandes papillotantes
Les coeurs acceptent de manquer des battements
Les corps acceptent l’intermittence
Et lorsque peaux et lèvres sont réunies
le morse explose en tachycardie

Intant tanné d’avril 18
Patricia Houéfa Grange
Tous droits réservés

Mise en voix :

Pantoun mani korlo

Le 23 avril 2018

Photos : Eric Grange, tous droits réservés

Le mantra se répand dans les airs
la cire fond lentement.
Ton parfum me fait tourner la chair
mes sens fondent lentement.

Patricia Houéfa Grange
Tous droits réservés

Toute la série des photopoèmes du Népal ici.

Traduire « Blood » – Le you et le po, le sexe des mots et l’oeil de Vénus

Le 17 avril 2018

Citation extraite de la nouvelle Overcoming
du recueil Blood – Collected stories
Noelle Q. de Jesus
Ethos Books, 2015

Cette fois-ci, cela faisait vraiment bien longtemps que je ne vous avais pas reparlé de ma traduction de Blood, le premier recueil de nouvelles de Noelle Q. de Jesus ! Et pourtant j’ai vraiment consacré l’essentiel de mon temps libre, sur les six derniers mois de l’année 2017, à achever la traduction de ce recueil. Désormais, les 25 nouvelles de Blood existent toutes en français ! Bien sûr, il me reste encore un peu de peaufinage à faire sur les dernières nouvelles traduites, quelques précisions à demander à Noelle pour un détail ou un autre. Bien sûr, chaque fois que je relis mes traductions, je fais de petites retouches ici et là. Mais enfin, l’essentiel est fait et ce fut une merveilleuse expérience que de réaliser cette première traduction d’un ouvrage intégral ! Depuis quelques mois, Blood est à présent en recherche active d’éditeur ! Là aussi, les discussions et les échanges auxquels cette quête donne lieu sont passionnants. J’ai beaucoup appris en traduisant Blood, j’apprends énormément à nouveau en lui cherchant une maison francophone !

Mais revenons à la traduction proprement dite. La dernière fois que j’avais partagé avec vous cette expérience, je vous avais parlé du déploiement du souffle lors du passage des micronouvelles aux nouvelles plus longues. J’avais prévu au départ de vous parler plus longuement de ce jeu entre les longueurs d’une traduction à l’autre. Mais cela fait bien longtemps désormais et je préfère vous parler des échanges que j’ai eus avec Noelle à propos de la traduction du « you » et qui ont été particulièrement riches et fascinants.

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Retour(s) à Prague

Le 9 avril 2018

Eglise Saint Nicolas de Mala Strana
Photo : Patricia Houéfa Grange

L’année dernière, à la fin du printemps, j’avais passé une semaine à Prague, ville qui m’appelait depuis un certain temps déjà, et j’y avais déambulé longuement, avec délice et ravissement. En repartant, je n’étais pas encore consciente que je venais de vivre un véritable coup de coeur. Je savais simplement que j’allais revenir, bientôt. Je ne pensais cependant pas que je le ferais si vite. Mais j’étais pleinement consciente que ce n’était qu’un au revoir. Tant le désir était fort de revoir cette ville en d’autres saisons, sous d’autres angles, dans des rythmes différents.

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Rencontres – Le parfum

Le 5 avril 2018

Parfums – Luigi Russolo

Je marche dans la mi-nuit bordelaise. A mi-chemin entre la Victoire et la gare. Au mi-tan des échos multicolores de la soirée. Je sors d’une scène ouverte de poésie. Et les mots, les voix, les poèmes dansent encore fort, intenses, en moi. Je marche dans la mi-nuit bordelaise, à l’épicentre des émotions condensées qui font trembler mes sensations souterraines.

La rue ondoie le frou-frou glacé de son souffle autour de moi. Chuchotis d’hiver gelé qui fait grelotter tous mes atomes. Tandis que l’ivresse des alcools poétiques réchauffe et fait tressaillir les spasmes de mes vers à venir.

Et ça dure deux secondes. J’entre en conscience avec sa présence alors qu’il est à deux pas de moi. Ca dure deux secondes. Je devine à peine l’esquisse de son visage effilé, le brun onctueux et velouté de sa peau, mais je plonge dans les ténèbres magnétiques de son regard en amande aussi sombre que la nuit, aussi chaleureux que la lune. Ca dure deux secondes. On se croise, on se frôle et nos yeux restent aimantés, ne se lâchent pas, parlent leur propre langage qui ne nous regarde pas. Ca dure deux secondes. Pas un centimètre carré de ma chair n’échappe au frisson. Ca dure deux secondes. Pas une cavité de mon coeur ne résiste aux palpitations. Ca dure deux secondes. Nul recoin de mon être où cacher mon âme. Ca dure deux secondes. Nos yeux dansent une valse.

Et ça dure deux secondes. Alors que son bras effleure le mien, le bouquet tannique de son corps vient s’épanouir sur mes narines. Ca dure deux secondes. Je me perds dans ses effluves de cuir, d’écorce, d’humus, saupoudrés de basmati fringant et de curry entêtant. Ca dure deux secondes. Je me baigne tout entière dans ses arômes corsés qui mettent sur ma langue l’appel d’un vin puissant. Ca dure deux secondes. Je suis tout entière aspergée de son parfum.

Et ça dure deux secondes. Ses doigts frisent ma main. Ca dure deux secondes. Nos yeux toujours noués. Ca dure deux secondes. Et juste avant que le noeud ne se délace, le coin de ses lèvres fines s’étire en sourire. Croissant de lune. Etoiles dans les yeux. Deux secondes.

Patricia Houéfa Grange
Tous droits réservés