Las malas lenguas/Les mauvaises langues

Le 9 septembre 2017

Las malas lenguas
Lise Segas
Illustration de couverture : Je ne suis pas à louer de Silvana Gallinotti
Editorial Verbum (Madrid), 2016

– A poil – me dit-il. « Sans blague ! – me dis-je – si je n’avais pas déjà ses poils sur la langue et que je ne mâchais pas mes mots, je lui dirais que je ne me suis pas épilée. Pour sûr, les mots sont de petits malins. »
            Quand je vois le membre de Cortés, je ne peux penser qu’au tentacule visqueux d’un invertébré quelconque. Je retiens mon souffle et je plonge dans les abysses du caleçon de mon client. Finalement, c’est comme manger un petit calmar qui ne serait pas mort du tout, puisqu’il continue à gesticuler de façon convulsive. Jusqu’au moment où le céphalopode crache son encre et disparaît.

Ceci est ma traduction de l’incipit du roman Las malas lenguas de Lise Segas, roman singulier, inclassable, délicieux. Voici la version originale de cet extrait (cliquer pour agrandir) :

Page 11, Incipit
(c) Lise Segas, Editorial Verbum, tous droits réservés

Et vous pouvez lire une présentation de l’oeuvre par .

Pour avoir vécu six mois au Mexique en 2004, je connais la Malinche. Et j’ai également croisé la India Catalina lors de mes études de langues étrangères appliquées. De plus, mes centres d’intérêt personnels, artistiques et littéraires les ont souvent ramenées vers moi. C’est donc avec un plaisir tout particulier que je savoure en ce moment le roman de Lise Segas. La traductrice-interprète est-elle obligatoirement traîtresse ? Non, on n’a pas fini de se poser la question ! Et non, je n’ai pas pu m’empêcher de traduire certains extraits. Mais avant de partager les autres traductions avec vous, voici la quatrième de couverture :

Et une version française de cette dernière sur le site de l’Instituto Cervantès de Bordeaux.

Las malas lenguas est constitué d’un récit entrecoupé de petits apartés dans le style d’un journal intime. J’aime particulièrement ces apartés. Ce sont donc quatre de ces derniers (dont l’incipit) que j’ai traduits et que je vous propose ici :

Page 36 (cliquez pour agrandir)
(c) Lise Segas, Editorial Verbum, tous droits réservés

J’aime discuter avec lui parce qu’il me regarde dans les yeux. Sa langue nous réunit et peut nous unir. Je sens qu’il m’attire, je suis séduite par ses mots étrangers, ses manières insolites, ses gestes indéchiffrables. Je me rends compte que parler c’est bien plus que bouger la langue ou créer une connexion entre le cerveau ou le cœur et la bouche. Ca mobilise le corps entier, l’allure, les yeux, les mains, le torse, la peau … Je veux découvrir sa syntaxe anatomique, étudier son phrasé physique, appliquer sa grammaire impudique, boire son lexique directement à ses lèvres pour créer un nouveau langage : lui et moi en serons les seuls locuteurs.

Page 119 (cliquez pour agrandir)
(c) Lise Segas, Editorial Verbum, tous droits réservés

A présent, je vis loin. Sans lui, mais il est toujours présent ici. Je ne sais pas si c’est une bonne ou une mauvaise chose. Peut-être les deux à la fois, ou une guerre intestine. Mauvaise, sûrement, avec tous ces putains de haut-le-cœur que me donnent les souvenirs présents dans mes entrailles et ma mémoire. Bonne peut-être car j’aime penser que nos langues se sont mêlées pour créer un mot inédit et amer pour moi, anecdotique et logique pour lui : enfant. Un mot dont j’ai pu nommer mon bébé pendant très peu de temps. Un mot muet que je garde à présent aussi secrètement que les arcanes de ma vie.

Page 147 (cliquez pour agrandir)
(c) Lise Segas, Editorial Verbum, tous droits réservés

Elle me met un doigt et j’aime ça. Je me sens chaude et mouillée. Elle me susurre des choses à l’oreille. Tel un gymnote, son pouce joue avec mon clitoris. Mon corps s’électrise peu à peu. De l’autre main, elle me caresse les seins et ça me donne des frissons. J’oscille entre un tremblement glacé et un frémissement chaud. Mon baromètre devient fou. Je ne contrôle plus les mots qui me sortent de la bouche et se transforment en gémissements rythmés qui se prolongent et s’accélèrent jusqu’à ce qu’il ne me reste plus le moindre souffle.
Là.
La détente est totale. Elle se lève et s’approche de la fenêtre. Le jour point et, sans se retourner, elle me dit : « le monde illuminé et moi éveillée ».

A noter que « el mundo iluminado y yo despierta » est le dernier vers de l’immense poème-fleuve El sueño de Sor Juana Inés de la Cruz. J’ai repris ici la traduction de Jean-Luc Lacarrière dans Le Songe et autres poèmes, Ed. Orphée/La Différence, 2014 ; traduction qui me convenait parfaitement car j’aurais traduit exactement de la même manière : « le monde illuminé et moi éveillée ».

La publication des traductions de ces quatre extraits a été autorisée et validée par Lise Segas que je remercie vivement pour sa confiance.

J’espère que les traductions auront éveillé votre intérêt pour cet ouvrage que je vous conseille vivement si vous lisez l’espagnol !



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