Photo : « Grains de lumière » de Mathieu Boulier
« Heureux soient les fêlés, car ils laissent passer la lumière. »
Michel Audiard
« There is a crack in everything
That’s how the light gets in. »
Leonard Cohen
Photo : « Grains de lumière » de Mathieu Boulier
« Heureux soient les fêlés, car ils laissent passer la lumière. »
Michel Audiard
« There is a crack in everything
That’s how the light gets in. »
Leonard Cohen
Comprendre le plaisir, ce n’est pas y renoncer.
Nous ne le condamnons pas, nous ne disons pas que c’est bien ou mal de le poursuivre ;
mais faites-le, du moins, les yeux ouverts,
en sachant que sa recherche constante
trouve toujours son ombre : la douleur.
Plaisir et douleur ne peuvent être séparés,
bien que nous courions après l’un et essayions d’éviter l’autre.
Krishnamurti
Antonin Artaud … Des années que des amis m’en parlent, que je croise ses pensées lors de certaines soirées, que je lis des bouts de ses textes ici ou là. Il commençait à devenir inévitable. Il fallait que je m’y plonge. La lecture paraissait loin d’être simple et ne semblait pas devoir me laisser indemne. De plus, l’oeuvre était importante, par où commencer ?
J’ai opté pour « L’Ombilic des Limbes » suivi de « Le Pèse-Nerfs » et d’autres textes publiés par Gallimard dans sa collection poésie. Pourquoi ? Juste parce que j’aime beaucoup ces deux titres, esthétiquement parlant je veux dire. J’en aime les mots. En plus, j’ai une fascination particulière pour le nombril, cette toute première cicatrice, trace du traumatisme premier de notre existence, stigmate de notre vie utérine. Ceci est une autre histoire …
J’en ai déjà parlé ici, tous les derniers jeudi du mois une soirée poésie a lieu chez Paul’s Place aux Chartrons à Bordeaux. Au cours de ces soirées, on peut lire des poèmes, ceux qu’on écrit comme ceux qu’on aime et on peut venir aussi simplement écouter, rencontrer, échanger, puiser, se nourrir.
Le dernier jeudi du mois de janvier, pour ma participation, j’avais envie de faire vibrer des mots espagnols dans ce lieu totalement cosy British ! Et comme ces derniers temps, je relis de temps à autre « Veinte poemas de amor y una cancion desesperada » (« Vingt poèmes d’amour et une chanson désespérée ») de Pablo Neruda, j’ai décidé de partager cette lecture.
J’ai donc lu un des vingts poèmes d’amour en espagnol puis sa traduction en français. Et en parallèle, j’ai aussi lu un poème que j’ai pensé et écrit en espagnol puis non pas sa traduction mais son adaptation en français. Je vous propose donc de partager également avec vous cette lecture. Voici des enregistrements sonores des poèmes en espagnol suivis des textes en français.
always blazing
in a hidden place
cluster amaryllis
toujours éclatant
dans un lieu retiré
un bouquet d’amaryllis
Sawako Nakano
Osaka, Japon
Photographie de Lucie Nouhaud
Débâcle du zénith
Le soleil de midi
Brise la peau des molécules
Et libère l’eau de la gangue du gel
Gargouilles et balcons
Fondent en pleurs
Et les pierres entament un chant
D’une voix d’orgue liquide
Mariposa, le 6 février 2012,
14h au Clocher du Palais Rohan, Place Pey Berland, Bordeaux
Chut …
Dix centimètres de neige
Et la campagne se fait église.
On pénètre la nef des arbres nus
A voix basse ou sans souffler mot …
Mariposa, à Barsac, le 5 février 2012 à 10h12
« (…) un chemin de terre s’enfonce dans la forêt, grimpe à flanc de colline, se mue en escalier, au bout de quelques mètres on oublie la mer. Ce ne sont plus qu’érables, dont certains rougissent déjà, bambous gigantesques réunis en bosquets. Les dernières marches débouchent sur un mur d’enceinte, d’un blanc vif et poudré, une porte surmontée d’un toit de chaume mène au temple. A quelques mètres de là, racines épaisses sortant de terre, s’élève un camphrier immense, au feuillage frissonnant dans le vent, coeur vert pulsant à un rythme régulier. On le croirait peuplés d’oiseaux, d’animaux silencieux et de créatures étranges. A l’arrière du bâtiment, murs blancs lardés de poutres qu’on jurerait cirées, tuiles noires ouvragées et pavillons reliés par des passerelles, se cache un jardin de mousse et de pierre, semé de cerisiers. Quelques conifères se penchent sur un étang où s’avance une jetée de bois, l’un d’entre eux menace d’y plonger, ses épines en caressent la surface avant de s’y déposer, jaunies elles flottent et dérivent, on en trouve jusque sous le pont rouge qui traverse le plan d’eau en son point le plus étroit. Je viens là chaque jour, ôte mes chaussures, glisse parmi les pièces désertes et nues, traversées par le vent, j’aime la sensation de mes pieds sur le parquet lisse, je m’assieds sur la terrasse, en lisière de la salle de prière où parfois deux Japonais s’agenouillent face à un grand bouddha doré, dominant l’autel où s’accumulent des offrandes, fruits étincelants confiseries bouteilles d’alcool bouquets de fleurs, je pourrais rester des heures à contempler l’immense pin millénaire dont les branches épaisses, à l’écorce craquelée, brune parée de reflets orange, soutenues par des tuteurs gros comme des troncs, tracent des itinéraires extraordinaires, tirés vers le ciel. En son sommet, sa coiffe d’épines souples dessine un mont Fuji en été, neige fondue et contours nets dans la lumière vive. Je le fixe et j’ai l’impression qu’il respire, que sa peau se soulève par endroits, je crois sentir ce qui l’irrigue et y circule, comme le sang dans un réseau veineux. Une femme en kimono m’apporte un gâteau rangé dans son papier plié, un bol de thé. Je le bois à petites gorgées, comme cherchant mon souffle, le repos, un répit. Comme volant ici une halte inespérée. Goûtant un peu de lumière après des mois d’obscurité. Des mois à chuter sans fin, à sonder la profondeur des gouffres. (…)
J’aime qu’ici l’on chérisse ses morts en plein coeur de la vie, qu’à tout instant l’on interrompe le cours des choses pour se recentrer sur l’essentiel, ses souhaits les plus profonds, le sens de ses actes, l’amour qu’onorte à ses proches, sa famille, ses amis. »