Les mots qu’on ne me dit pas

Le 3 octobre 2014

les mots qu'on ne me dit pasLes mots qu’on ne me dit pas
Véronique Poulain
Ed. Stock, 2014

Cela faisait longtemps que je n’avais pas lu un livre en une journée ! Et cela faisait longtemps aussi que je n’avais pas éclaté de rire (et même ri à gorge déployée) toute seule, à plusieurs reprises, en lisant un livre ! En plus, comme par hasard (je ne crois pas à ce mot), je l’ai lu le 27 septembre, la date de la journée mondiale des sourds à Bordeaux cette année. Et ce n’est pas un détail ! Je vous explique :

L’auteure, Véronique Poulain, est entendante. Ses parents sont sourds. Dans ce livre, elle raconte, sans détour et avec beaucoup d’humour, le quotidien de son enfance et de son adolescence. L’humour est plus que piquant. Certaines situations peuvent sembler dures, mais ce livre ne dit que de l’amour.

C’est un livre qui dédramatise tout sans s’apitoyer. Jamais. Et c’est un livre qui vous met en immersion dans l’histoire des sourds et de la culture sourde. C’est un livre qui répond à beaucoup de questions que les entendants se posent sans même en être conscients parfois. Et en plus, vous allez rire tout du long, ce qui est excellent pour détendre les rides et affermir les abdos ! Bref, un livre qui devrait être remboursé par la Sécurité Sociale, je vous dis !

Sylvanie Tendron, ma complice du Duo Silence, Poésie ! et moi, nous avons adoré ! Et nous vous le recommandons vivement ! Quelques morceaux (difficilement) choisis :

Je suis bilingue. Deux cultures m’habitent.
Le jour : le mot, la parole, la musique. Le bruit.Le soir : le signe, la communication non verbale, l’expression corporelle, le regard. Un certain silence.

Cabotage entre deux mondes.
Le mot.
Le geste.

Deux langues.
Deux cultures.
Deux « pays ».

***

Je me souviens de mon chagrin.
Je me souviens de ma colère.
Je me souviens de ma violence.
J’ai envie de tuer.
Je veux tellement les protéger.

J’oscille entre fierté, honte et colère.
A longueur de temps.

***

On dit « muets », sourds et muets. Idée reçue. Les sourds parlent. Ils ont une voix. Ils ne la contrôlent pas, ils ne la placent pas mais elle existe.

***

La langue des signes est la langue la plus crue que je connaisse. Les sourds s’expriment de façon simple, directe. Brutale.
Beaucoup de signes sont beaux, poétiques, émouvants – comme les mots « amour », « symbole », « danse » -, mais dans le champ lexical de la sexualité, c’est une autre histoire. Le signe ne laisse place à aucune équivoque. Alors que les mots suggèrent, les gestes imposent.
Leur crudité heurte les entendants parce que ces gestes anodins pour les sourds sont les mêmes que nous faisons, nous, lorsque nous voulons être grossiers et nous cachons pour les faire. Question de culture.

***

La langue des signes est la plus expressive que je connaisse.
Lorsqu’un sourd parle, tout son corps est en mouvement. Tout son visage s’exprime. Impossible de parler en langue des signes sans bouger un muscle de son minois. Qu’on l’ait joli ou pas. Récemment liftée, passez votre chemin. L’émotion, la force d’un sentiment passent par la seule expression du visage. […] J’ai constaté que c’était la grande difficulté des entendants.

***

La langue des signes n’est pas l’espéranto.
La langue des signes n’est pas internationale, mais …
D’un pays à l’autre, d’une langue à l’autre, beaucoup de signes de base sont communs.
Quand le signe diffère trop, le mime peut prendre le relais.
Les expressions du visage et du corps sont les mêmes dans le monde entier.
[…]
Lâchez mon père ou mon oncle au Japon, même si le vocabulaire n’a rien à voir, je ne leur donne pas dix minutes pour se faire comprendre.

***

Je les ai adorés.
Je les ai détestés.
Je les ai rejetés.
Je les ai admirés.
J’ai eu honte.
J’ai voulu les protéger.
Je me suis ennuyée.
J’ai culpabilisé.
Le fantasme du parent qui parle et dit a existé longtemps.
Plus aujourd’hui

Aujourd’hui, je suis fière.
Je les revendique.
Surtout, je les aime.
Je veux qu’ils le sachent.

***

Vous trouverez ici une présentation de l’ouvrage sur le site de l’éditeur.
Pour aller plus loin, je vous propose aussi la lecture de cet article du Figaro : Véronique Poulain, au pays de l’éternel silence
Et la vidéo du passage de l’auteure sur On n’est pas couché :

***

Si après lecture du livre de Véronique Poulain, vous voulez vous plonger davantage dans l’histoire des sourds et de leur culture, je vous conseille également Malentendus de Bertrand Leclair.

***

Petite digression pour vous annoncer la sortie en salle de ce film silencieux qui fait déjà beaucoup de bruit (oui je sais, elle était facile celle-là !):

the_tribe_affiche_1200_francaiseThe tribe
Film de Myroslav Slaboshpytskiy (Ukraine)
Entièrement filmé en langue des signes
Volontairement sans sous-titrage ni voix-off

Je ne l’ai pas encore vu, mais je sais d’avance que ce sera une expérience singulière. Je reviendrai vous en parler.

Pour les Bordelais, il est à l’affiche de l’Utopia.

En attendant, voici ce qu’en a pensé Véronique Poulain.

La révolution sourde est bien en marche !



1 grain de pollen to “Les mots qu’on ne me dit pas”

  1. […] Malentendus de Bertrand Leclair – Les mots qu’on ne me dit pas de Véronique […]

RSS feed for comments on this post. And trackBack URL.

Envoyer un grain de pollen