23 avril Journée mondiale du livre et du droit d’auteur
J’ai lu dans un même élan, entre hier et aujourd’hui, Des odeurs de bretzels de barbecue et de weed, premier opus de Selim-a Atallah Chettaoui, publié en 2022 chez 10 pages au carré et Au pieu qui vient de paraître aux Editions de La Contre Allée. Et c’est en effet le mouvement entamé dans le texte publié sur dix pages chez l’incubateur de talents émergents, qui se déploie en poème-fleuve sur la centaine de pages-draps du second recueil.
Dans le premier recueil, on rencontre un « bon petit soldat » dont le « désir de faire/un taf qui s’extrait/des brisures du monde » se fracasse contre la « spirale » des « angoisses » et des « doutes » face à la « course effrénée » de « la ronde du monde », et qui sombre petit à petit dans son canapé. Son « corps machine offerte au travail » dévore et se laisse dévorer par la malbouffe, les séries télé, le scrolling et les jeux sur téléphone portable, flirtant dangereusement avec le burnout.
Dans le second recueil, le « cyprès » (c’est ainsi qu’iel se présente) aux « convulsions anhédoniques » a abandonné le canapé pour ce pieu auquel iel tente de ne pas rester cloué·e. Chaque jour est une lutte pour ne pas « se laisser tomber dans le trou ». Celui de la dépression, du burnout, du mal-être. Chaque jour, il faut « tenir » et « se tenir droit ». En s’aidant des béquilles que proposent les mantras de la vie saine, du yoga et de l’autosuggestion. C’est souvent un jour avec et un jour sans, mais il y a toujours « demain demain arrive il y a encore demain qui arrive tous les jours ».
On retrouve dans ce livre le motif de la « poussière », des « miettes », des « cendres », de la crasse qui envahissent le lieu de (non) vie. On retrouve aussi celui de la dévoration – le cyprès continue à tout binger, « binge eating binge watching binge scrolling », c’est un « excès de vie inane pour survivre/à l’appel de la mort ». Et en effet, alors qu’on voyait le « bon petit soldat » couler dans « Des odeurs de bretzels… », dans « Au pieu », on ressent toute l’énergie que le cyprès met malgré tout, jour après jour, à ancrer ses « racines plates » pour s’élever et se déployer, quitte à finir par « se laisser tomber dans le trou » et le déborder, « s’enfuir du lit ».
Merci à Selim·a de s’être emparé·e de la thématique de la santé mentale et d’avoir eu le courage de partager la traversée de ses névroses. Je m’y suis lue dans certains moments difficiles que j’ai dû affronter au cours des années immédiatement post-Covid et, assez paradoxalement, cela fait du bien. On se sent moins seul·e, moins « timbré·e » en quelque sorte. C’est précieux, merci si tant.
Au-delà de cet aspect, il s’agit d’un très bel objet littéraire avec notamment une recherche au niveau du rythme et de la mise en page. J’ai adoré toutes ces belles trouvailles, en particulier pour les mots qui flottent telles cendres en début et en fin d’ouvrage ! Mention spéciale à la maison d’édition pour le clin d’œil du colophon-plumard.
J’ai désormais hâte de lire L’atelier des poussières de Marianne Alphant, qui vient de paraître chez P.O.L., et La magie du burn-out de Lisette Lombé à paraître bientôt chez Le Castor Astral.

