Lectures du printemps

Le 25 juin 2020

Oui, je sais, nous sommes à présent en été, aussi bien sur le calendrier qu’au niveau du mercure. Mais, comme je vous l’ai indiqué dans une note récente, je lis et j’écris de plus en plus dans le temps. Nous vivons dans une société dans laquelle ce mot tout à la fois perd de plus en plus son sens et devient de plus en plus un luxe. Tout le monde réagit à chaud à tous les types d’actualité, sans toujours prendre le temps du recul, un événement chasse l’autre en un délai record et je ne sais plus si on sait attendre et se montrer patient…       
Fort heureusement pour moi qui goûte de plus en plus les joies du rythme des tortues (si je ne me trompe, la fable dit bien qu’à la fin, c’est elle qui l’emporte sur le lièvre ?), limaces et autres escargots (une autre voix de la sagesse ne dit-elle pas chi va piano, va sano e va lontano), littérature et poésie n’ont point de date de péremption, n’est-il pas ? Quel bonheur !          
Alors, oui, c’est l’été et je vous parle de mes lectures du printemps. Des lectures confinées pour la plupart donc (même si, en fin de compte, toutes mes lectures sont confinées car je ne peux lire qu’une fois que j’ai mis une bulle autour de moi, même dans un café dont le sympathique brouhaha ambiant finit par se transformer pour dessiner les parois de cette bulle).

Comme je vous l’avais indiqué dans la même note, j’ai eu beaucoup de mal à lire pendant cette période de confinement, surtout au tout début, je ne suis même pas parvenue à entamer le tiers de ma pile à lire !!! Mais voici quelques ouvrages dans lesquels j’ai réussi à me glisser et que j’ai envie de partager avec vous. Je ne vais cependant pas en faire un compte-rendu détaillé et circonstancié parce qu’il y en malgré tout quelques-uns et que cela ferait une énooooooorme note de blog. Pour chaque livre, je vais surtout m’attacher à vous indiquer ce qui m’a intéressée/accrochée dans ses pages.

Sorcières

Avant le repos
Elena Gianini Belotti
Traduit de l’italien par Christine Lau                       
éditions do, janvier 2020

Vous trouverez une présentation et de nombreux avis sur ce livre nécessaire et poignant sur le site de la maison d’édition.

Ce qui m’a frappée et happée dans cette histoire, c’est la façon dont la pauvre Italia Donati qui a eu le malheur de naître femme, belle et intelligente, est condamnée dès le départ. La façon dont, dès qu’elle commence à s’écarter du chemin qu’elle était censée suivre, elle est prise dans un engrenage qui ne cessera dès lors de l’écraser, de la meurtrir, de la salir. Et c’est d’une écriture aussi précise que les rouages de cette machine infernale qu’Elena Gianini Belotti nous fait le récit de cette si petite vie qui s’annonçait pleine de promesses et de succès, détruite par l’ignorance, la jalousie, l’obscurantisme qui sait si bien faire courir les rumeurs meurtrières. Un livre dont on ne sort pas indemne. Il y a encore malheureusement tant d’Italia Donati dans le monde…

Je transporte des explosifs on les appelle des mots 
Poésie & féminismes aux États-Unis
Jan Clausen & Collectif        
Traduction collective 
Éditions Cambourakis, Collection Sorcières, octobre 2019

Vous trouverez une présentation de l’ouvrage sur le site de la maison d’édition.

Ce livre est une anthologie (bilingue) de poésie féministe étatsunienne précédée d’un essai édifiant de Jan Clausen, notamment sur le rôle joué par les poétesses et la poésie dans le militantisme féministe aux États-Unis. On en émerge en se demandant pourquoi il n’y a pas eu de « mouvement de poésie féministe » similaire en France et dans la francophonie ? Reste-t-il à inventer ou n’a-t-il pas été suffisamment mis en lumière ?
Les poèmes rassemblés dans la deuxième partie réunissent des plumes de toutes origines (asiatique, chicana, native, noire), lesbiennes ou pas, « radicales » ou pas. Y figurent des voix très connues telles que celles d’Audre Lorde, Adrienne Rich, Assata Shakur, bell hooks, et d’autres plus confidentielles.          
C’est un livre précieux rehaussé par la superbe couverture réalisée par Maya Mihindou.

Gardiennes de la lune           
Vers la voie du féminin sauvage       
Stéphanie Lafranque
Illustrations de Vic Oh          
Éditions Solar, 2019

Un très beau livre, richement et superbement illustré, qui permet de prendre le départ quand on souhaite se (re)connecter à la lune et, à travers elle, à la nature, aux cycles naturels. Il donne de bonnes informations pour s’initier à l’écologie intérieure, à la wicca, à des pratiques d’inspiration chamanique. Il permet surtout de prendre le temps de se retrouver soi, de se réapproprier son corps, ses cycles et de vivre en harmonie avec soi-même, l’environnement et les autres.   

Personnellement, c’est un livre qui m’a beaucoup accompagnée et fait du bien pendant le confinement. Il m’a également inspiré les deux poèmes les plus longs et les plus beaux (à mon goût) que j’ai écrits pendant cette période si singulière.

Miraculeuses plantes d’Hildegarde de Bingen        
Usages & remèdes    
Sophie Macheteau     
avec l’assistance de Claire Desvaux (naturopathe et diététicienne)
Éditions Rustica, 2017

Quelle révélation que ce petit bijou de livre dont la présentation oscille entre grimoire et missel ! La petite Cueilleuse de mots que je suis, depuis toujours fascinée par les simples et autres plantes médicinales, qui rêvait à une époque de devenir pharmacienne, ou plutôt apothicaire, a eu un énorme coup de foudre pour Dame Hildegarde qui était bien en avance sur son temps ! Et si elle a vécu jusqu’à l’âge canonique à l’époque de 81 ans, c’est qu’on peut faire confiance à ses recettes ! J’ai d’ailleurs immédiatement commencé à les tester et les appliquer, avec ses fameux biscuits de la joie. Connaissez-vous une recette au titre plus joli et poétique que celui-là, biscuits de la joie ? Ils sont délicieux et inspirants !

Genre

Mauvais genre
Chloé Cruchaudet     
Delcourt, 2013

Présentation sur le site de la maison d’édition.

Un récit de vie dramatique où l’un des personnages, en voulant se cacher aux autres, se révèle à lui-même, pour le meilleur et le pire.  
J’aime beaucoup l’esthétique des années folles qui est très bien rendue ici, ainsi que l’atmosphère particulière tissée par les trois couleurs de l’album : noir, blanc, rouge.
Je n’en dirai pas plus pour le moment. En effet, cette bande dessinée est inspirée de l’essai La Garconne et l’Assassin – Histoire de Louise et de Paul, déserteur travesti, dans le Paris des années folles, de Fabrice Virgili et Danièle Voldman (Payot, 2011), basé sur l’histoire vraie de Paul Grappe, et qui a également inspiré le film Nos années folles d’André Téchiné (2017). Je reviendrai vous parler des trois en temps opportun.

Au bout du fleuve       
Jean-Denis Pendanx  
Futuropolis, 2017

Présentation sur Planète BD.

Même si cet album a paru en 2017, Jean-Denis Pendanx l’a conçu et réalisé à partir de la matière collectée lors d’une résidence cotonoise en 1989-1990, au Centre Culturel Français, devenu l’Institut Français depuis. Ce qui m’a permis de faire un voyage un peu nostalgique dans les rues du Cotonou de mon enfance à travers les pages de cet ouvrage. C’est un récit initiatique et onirique bien dessiné et bien documenté. On ressent effectivement à la lecture que Jean-Denis Pendanx a profité de sa résidence pour poser de multiples questions portant sur les différentes cultures évoquées, entre le Bénin et le Nigéria. Mais cela dessert parfois un peu le récit qui frôle alors la docu-fiction, manque un peu de naturel. J’ai cependant globalement eu beaucoup de plaisir à lire cette bande dessinée et tout particulièrement cette planche, inspirée de la pratique du mariage entre femmes chez les Toffin :

En ces temps où il semble plus sage de reporter les voyages lointains, je vous conseille chaleureusement ce périple immobile sur le cours du fleuve Niger, entre le Bénin et le Nigéria. Le trait et les couleurs de Jean-Denix Pendanx sont magnifiques.

Asie

Pour poursuivre les escapades immobiles, je me suis plongée dans les deux derniers numéros de la revue Jentayu, numéro 9 sur le thème de l’Exil et numéro 10 sur le thème de l’Avenir. Comme à chaque numéro, de nouvelle en essai en poème, ce sont de délicieux moments de lecture. Mentions spéciales (en-dehors des textes que j’ai traduits pour chaque numéro) :

Numéro 9 « Exil » :   
L’Asile des illusions de Kao Yi-Feng, traduit du chinois (Taiwan) par Gwennaël Gaffric : fortes résonances avec la situation de confinement au moment de la lecture  
La danse des démons de Hamid Ismailov, traduit de l’ouzbek par Nazir Djouyandov et Filip Noubel : que de poésie et de sensualité dans ce texte !          
Nul ne peut faire revivre les morts de Soth Polin, traduit du khmer par Christophe Macquet : je crois que je n’avais jamais rien lu d’aussi glaçant !

Numéro 10 « Avenir » :        
Steaks en série de Vina Jie-Min Prasad, traduit de l’anglais (Singapour) par Patrick Dechesne : délicieusement farfelu et désopilant !
Archipel d’Anil Menon, traduit de l’anglais (Inde) par Patrick Dechesne : télétransportation dans un monde où le jardin secret n’existe pas, où l’archipel n’est pas une île paisible et sereine où abriter ses rêves… 
La marche nocturne du cheval-dragon de Xia Jia, traduit du chinois (Chine) par Gwennaël Gaffric : énormément de poésie et de mélancolie dans ce superbe texte qui met en scène une des créatures extraordinaires de la compagnie La Machine de Nantes.

J’espère que dans cet éventail de livres ayant marqué mon printemps, vous trouverez des billets pour vos évasions estivales, voire automnales !



3 grains de pollen to “Lectures du printemps”

  1. Christine dit :

    Entre petits rattrapages et découvertes une riche palette.
    Je confirme, Dame Hildegarde fut un être d’une richesse incroyable, écoute, si tu ne les connais pas encore, les chants qu’elle a composés.

  2. […] Lectures du printemps « Les cris tacites » à la MDF ! […]

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