Livres de traductrice

Le 21 octobre 2016

LaSolutionEsquimauAW

 Notre quelque part
Nii Ayikwei Parkes (Ghana)
Ed. Zulma, 2014 (roman)

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Love is Power, ou quelque chose comme ça
A. Igoni Barrett (Nigeria)
Ed. Zulma, 2015 (nouvelles)

Habituellement, on parle de l’auteur d’un livre. Et pourtant, ce qui m’a poussé à plonger dans ces deux ouvrages-là, c’est qu’ils ont été traduits par la même personne : Sika Fakambi. Sika est une compatriote puisqu’elle est d’origine béninoise. Et nous avons fréquenté la même école à Cotonou. Ceci ajouté au fait que je suis moi-même traductrice depuis bientôt dix ans, même si je débute tout juste en matière de traduction littéraire, a aiguisé ma curiosité. Je n’ai pas été déçue !

J’ai passé plusieurs mois avec ces deux ouvrages, surtout le deuxième, le recueil de nouvelles, en le(s) picorant de temps à autre, en interrompant la lecture pour me plonger dans un autre ouvrage, puis en y revenant. Ce qui m’a le plus séduit et qui réunit les deux livres, c’est le voyage dans la langue, dans les langues qui est ici proposé. Je n’ai pas lu ces livres, je les ai entendus. A plusieurs reprises, j’ai lu des passages à haute voix. J’ai reconnu des expressions de mon enfance et de mon adolescence, du parler du Bénin et de l’Afrique de l’Ouest, les sons se sont métamorphosés en images au franchir de ma voix. Un travail formidable réalisé par la traductrice, pas étonnant qu’elle ait reçu plusieurs prix pour ses traductions.

Sika FakambiSika Fakambi

Notre quelque part est un roman qui, sur fond d’intrigue policière, nous parle de la rencontre entre les générations, des tiraillements entre croyances et rationalité, de la frontière évanescente entre légendes, onirisme, fantastique et ce que nous appelons réalité. Il est animé d’une vibration poétique tour à tour douce ou volcanique. Pas étonnant, l’auteur est également poète de spoken word ! Une fois la dernière page tournée, on a l’impression d’avoir été en apesanteur dans un univers ouateux qui a fait battre notre coeur au métronome des pulsations du cordon ombilical de l’enfance. Serait-ce l’effet de ces enivrantes dégustations de vin de palme ?

J’ai cependant eu une nette préférence pour Love is Power, ou quelque chose comme ça. Peut-être tout simplement parce que j’ai de plus en plus de plaisir à lire les recueils de nouvelles et textes courts. Je trouve que ce sont des ouvrages totalement adaptés à nos vies instantanées et nomades d’aujourd’hui. Chaque texte nous propose son propre univers, ses propres personnages, sa propre langue, son propre style et au final, l’intégralité du recueil constitue un cosmos, une jolie palette des facettes de l’auteur.
J’ai eu un énorme coup de coeur pour le texte Le problème de ma bouche qui sent que je n’ai pas pu m’empêcher de lire et relire à haute voix, en m’interrompant régulièrement pour hurler de rire ! C’est le texte le plus oral, celui qui chatouille le plus l’oreille. Une langue savoureuse.
Mais chacune des neuf nouvelles m’a interpellée. Et ce recueil est au final un carnet de voyage brut et explosif dans Lagos, une exploration abyssale et vertigineuse de la société nigériane d’aujourd’hui.

Je ne peux que vous conseiller ces deux ouvrages. Pour ce séjour en Afrique de l’Ouest que vous ferez depuis votre lit, votre canapé, le métro ou le bus. Pour cette langue, ces langues, reflets des « créoles » anglais et autres pidgin, qui vous ensorcelleront très certainement.

Et pour ceux que la traduction littéraire intéresse, je vous conseille ces articles dans lesquels Sika Fakambi parle de son travail (je dois dire que j’y ai entendu beaucoup de résonances par rapport à ma propre expérience !) :

Sika Fakambi, traductrice virtuose
Sika Fakambi : une prouesse de traduction et un geste politique



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