Ejo, hier-demain

Le 21 juillet 2015

Couverture-Ejo-e1430829007924« Ejo »
Recueil de nouvelles
Beata Umubyeyi Mairesse
La Cheminante, 2015

Beata Umubyeyi Mairesse est venue au monde en 1979, comme moi. Elle est née, a vécu son enfance et le début de son adolescence en terre africaine, comme moi. Elle est métisse afropéenne, comme moi. Depuis sa plus tendre enfance, elle est entourée de plusieurs langues, comme moi. Elle s’est très tôt éprise de lecture, grâce notamment à la proximité d’un Centre culturel français et de sa bibliothèque, comme moi.

Le parallèle s’arrête là. Au début de l’adolescence …

Au printemps 1994, la vie de Beata a été bouleversée par le début du génocide au Rwanda, l’expérience d’une survie à l’indicible et l’exil en terre française. Propulsion précoce vers l’âge adulte.
Pour ma part, 1994 a été l’année où j’ai pris physiquement conscience de ce que pouvaient être les conséquences d’une guerre. Cette année-là, Cotonou, la ville où je suis née et où j’ai grandi, a vu affluer une foule de réfugiés du Rwanda et du Zaïre. J’ai été profondément marquée. J’ai d’ailleurs écrit plusieurs poèmes en écho cette année-là. Je me rappellerai toujours de cette famille à laquelle nous (ma famille) étions allés rendre visite pour lui apporter notre soutien, réfugiée à quatre (dont deux enfants en bas âge) dans un minuscule deux-pièces d’un quartier populaire de la ville. Mon père nous avait auparavant raconté : « Vous savez, ils avaient une grande maison, bien plus grande que la nôtre, des postes importants, une vie avec tout le confort, ils ont dû tout quitter et tout laisser derrière eux précipitamment, sans rien emporter … » Je me rappelle avoir essayé de m’imaginer dans la même situation. Je me rappelle m’être dit que je n’y serais pas parvenue.

Je ne sais pas comment on survit à cela. Peut-être en écrivant un livre, comme Beata. Pour apaiser les fantômes et chasser les ombres, pour pouvoir regarder l’horizon droit dans les yeux …

Beata Umubyeyi MairesseBeata Umubyeyi Mairesse

Ejo, en kinyarwanda, signifie à la fois hier et demain. Les dix nouvelles de ce recueil – tissées autour de dix histoires de femmes où le corps parle énormément – nous saisissent dans ce vertige temporel de l’avant et de l’après génocide. En lisant les nouvelles de l’avant, on a souvent envie de hurler, en écho au titre de l’une d’elles « Soeur Anne, ne vois-tu rien venir ? » Il y avait ceux qui étaient aveugles, ceux qui faisaient les autruches, ceux qui se voilaient la face, ceux qui s’en lavaient les mains, ceux qui étaient totalement inconscients et ceux qui s’en remettaient à la fatalité. Il y avait aussi, au tout début, une certaine sérénité et une douceur de vivre, la possibilité du lendemain …  En lisant les nouvelles d’après, on a à nouveau envie de hurler, mais aucun mot ne prend voix. La vie peut-elle vraiment reprendre son cours (presque) comme si de rien n’était ? J’ai reposé ce recueil sonnée, presque en état de choc.
Je l’ai relu depuis et cette fois-ci, en le reposant, j’avais surtout l’âme pleine de questions sur l’avenir de ce pays …

Il aurait fallu, pour compléter cette note de lecture, que je partage quelques courts extraits avec vous, ne serait-ce que pour vous faire savourer le style de Beata. Mais je n’y parviens pas. Pour moi, cela n’aurait aucun sens de mettre un extrait amputé de son contexte. Mais sachez tout de même que la plume de Beata est d’une précision brute, presque chirurgicale, parfois violente, elle va droit au but, sans fioriture inutile. Et pourtant, malgré la dureté de l’ensemble, elle est fortement imprégnée de poésie …

D’autre part, il s’agit d’histoires de femmes. Et tout le monde sait qu’en cas de guerre, les femmes deviennent un champ de bataille à part entière. Le corps a une place centrale dans la reconstruction et donc une place centrale dans ces nouvelles. Le corps est le personnage principal de cet ouvrage et tout l’être crie, se rebelle et se relève à travers lui …

J’ajoute quand même que j’ai une tendresse particulière pour la nouvelle « Béatrice – Coup d’état classique » qui tourne autour d’un poste de radio. Cela m’a rappelé des bouts de ma propre enfance et adolescence. Et finalement, oui, je mets un tout petit extrait :
« Si un jour je devais constituer un album de notre passé, ayant perdu toutes les photos de nos années heureuses, je ferais un objet sonore. Ma mémoire est pleine de sons qui parlent d’eux. »

Pour finir, je vous rappelle que Beata Umubyeyi Mairesse est à l’origine, avec trois autres femmes, de la création du Cercle de lectures afro-caribéennes qui se réunit une fois par mois au Samovar à Bordeaux et dont je vous avais parlé ici.



2 grains de pollen to “Ejo, hier-demain”

  1. Monique dit :

    Voilà une chronique qui donne envie de lire et de découvrir cette auteure et ses « histoires de femmes ». J’ai une tendresse particulière pour l’écriture au féminin…

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