L’écrit est un cri tacite

Le 27 janvier 2020
©Morgane Visconti tous droits réservés

Les cris tacites, 2019-2020

Série photographique en couleur, accompagnée d’écrits poétiques ou de témoignages.

Combien de cris contenus, retenus ?
Combien de cris étouffés dans des coussins durs ou molletonnés ?
Combien de cris aux creux des ventres muselés ?
Cri de vie, cri de désespoir, cri de colère, cri de joie, cri de rage, cri de guerre, cri de révolte, cri de douleur, cri d’amour, cri du cœur.
Combien de cris interdits ou permis ?
Combien de cris muets, honteux ou assumés ?
Combien de cris pour l’humanité ?
Combien de cris pour les femmes ?

© Morgane Visconti, tous droits réservés

Les cris tacites
©Morgane Visconti tous droits réservés

C’est à la fin de l’année dernière que j’ai commencé à voir les photographies de cette série apparaître sur mon fil d’actualité Facebook. J’ai tout se suite été saisie, happée par leur force. Celle de la photo, celle des mots, celle de la rencontre entre les deux, de ce troisième espace tacite au-delà de l’audible.

Les cris tacites
©Morgane Visconti tous droits réservés

Depuis quelques années, le cri est particulièrement présent dans ma poésie, dans ma création, dans mes actes poétiques sur scène. Il traverse nombre de mes textes. Il jaillit de mon ventre en performance, notamment avec la Cie Tchaka. En y repensant, je crois bien que tous mes poèmes sont des cris. De joie, de tristesse, d’amertume, de désespoir, de désir, de plaisir, de colère, de gourmandise, de jouissance. Souvent j’écris quand je ne peux pas crier, ou lorsque je veux que ce cri se projette loin, à travers les mots silencieux.

Les cris tacites
©Morgane Visconti tous droits réservés
Les cris tacites
©Morgane Visconti tous droits réservés

Vous imaginez donc aisément à quel point j’ai été touchée quand Morgane Visconti m’a proposé de participer à cette série. Aucune réflexion ne m’a été nécessaire. J’ai tout de suite dit oui. C’était une évidence.

Ce que je ne savais pas, mais que Morgane Visconti m’a rapidement indiqué, c’est que j’allais non seulement réellement crier, mais le faire dans la rue ! Lorsqu’on voit le résultat final, on pense que la photo a été prise en studio. Eh bien non. La séance a lieu en pleine rue, devant un mur bien précis du vieux Bordeaux que la photographe affectionne particulièrement. Il faut dire qu’il est très beau. Et on crie. Pour de vrai. A plusieurs reprises. C’est pour cela que le résultat est si fort. Parce que la modèle ne fait pas semblant. La modèle est tout autant actrice que la photographe. Le résultat est fort parce que l’émotion, les émotions, lors de la poussée des cris, sont bien réelles.

Les cris tacites
©Morgane Visconti tous droits réservés

C’était la première fois que je criais ainsi dans la rue, sans autre prétexte que cette séance photo dont nous étions les seules à être informées, Morgane et moi. J’avais déjà crié sur scène lors de mes performances. J’avais même déjà crié dans une rue, dans le cadre d’une performance aussi, mais la rue avait justement été fermée à la circulation pendant cette journée d’animation, donc le voisinage savait qu’il s’y passait quelque chose de particulier.

Même si Morgane organise toujours sa séance dans la même rue et que certaines personnes étaient plus ou moins habituées à entendre ces cris à répétition, le jour où elle m’a photographiée, plusieurs fenêtres se sont ouvertes, alertées, curieuses, inquiètes.
Je ne vais pas mentir, je craignais un peu la réaction des voisin.e.s au départ. Mais cela n’a pas empêché le jaillissement des cris. Et finalement, je dois avouer que l’expérience a même été jouissive !
Je suis ravie de participer à ce projet.

Les cris tacites
©Morgane Visconti tous droits réservés

Morgane demande à chaque modèle un texte poétique pour accompagner son portrait crié. Au départ, j’avais pensé à mon poème Cris de liberté qui me semblait convenir parfaitement pour ce projet. Morgane m’a cependant suggéré d’attendre la séance de pose et les mots qui pourraient éventuellement surgir en même temps que les cris.
En fait, le jour de notre rendez-vous, je me suis réveillée avec des mots débordant du sommeil, comme si un rêve écrit se déversait dans mon éveil.

Alors, quand Morgane m’a demandé : « Pourquoi tu cries, Patricia ? », j’ai répondu :

Je crie telle l’enfant expulsée de l’eau de sa mère, tentant d’apprivoiser l’air du monde, pour me (re)donner naissance.       
Je crie pour faire éclore le bourgeon au fond de mon ventre.
Je crie pour que chacun de ses pétales se déplie sur les vibrations de mes hurlements.
Je crie pour que ce lotus rhizomant jusqu’à la boue de mes tourments vienne s’épanouir radieux à la surface de ma délivrance.
Je crie pour que les fruits de ce lotus sèment leurs akènes d’apaisement au cœur de mes sœurs d’âme, de mes âmes-fleurs.
Je crie pour noyer les maux dans l’eau des mots de mon ventre-rédemption.
Je crie.
J’écris.

Tous droits réservés.

Les cris tacites
©Morgane Visconti tous droits réservés
Les cris tacites
©Morgane Visconti tous droits réservés
Les cris tacites
©Morgane Visconti tous droits réservés

Encore mille mercis à Morgane de m’avoir associée à ce projet qui me touche énormément et qui pourrait bien n’être qu’à sa première étape. Je lui redonne la parole pour qu’elle vous en dise plus :

LES CRIS TACITES, QU’EST-CE A DIRE ?
Projet féministe, c’est avant tout un processus de création qui donne la parole à des femmes, faire entendre des voix, leurs voix.
A l’heure où des mouvements comme les collages contre les féminicides à Bordeaux, Toulouse, Paris, Nantes, etc… affluent.
A l’heure où des pochoirs bourgeonnent sur les trottoirs et les murs. Il est temps d’entendre ce qu’elles ont à nous dire.
Remise en question des normes imposées, des conditionnements, réappropriation de leurs corps, du territoire urbain.
Déconstruction d’une société patriarcale.
Ce projet se construit en plusieurs étapes.
D’abord dans l’intime, un échange entre deux femmes.
Ensuite un cri poussé en pleine rue et des photographies.
Puis une question posée: « pourquoi tu cries ? »
Enfin, une réponse sous forme de texte poétique ou de témoignage.
On peut parler ici d’un travail sur les changements d’états intérieurs, d’un passage du dedans au dehors, d’une extériorisation de l’intériorité.
Et du dépassement d’un interdit afin d’atteindre une forme de libération par le cri, par l’écrit.
La photographie traduit ce cri non entendu. On les voit mais on ne les entend pas crier. Et pourtant elles crient.
A cela se rajoute une démarche personnelle de collages de pochoirs qui s’inscrit dans une volonté de réappropriation de l’espace urbain par l’action.
« Les cris tacites » devient « l’écrit tacite. »

Vous pouvez retrouver l’ensemble des photographies et textes poétiques/témoignages ici.



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