Traduire « Blood » – Le you et le po, le sexe des mots et l’oeil de Vénus

Le 17 avril 2018

Citation extraite de la nouvelle Overcoming
du recueil Blood – Collected stories
Noelle Q. de Jesus
Ethos Books, 2015

Cette fois-ci, cela faisait vraiment bien longtemps que je ne vous avais pas reparlé de ma traduction de Blood, le premier recueil de nouvelles de Noelle Q. de Jesus ! Et pourtant j’ai vraiment consacré l’essentiel de mon temps libre, sur les six derniers mois de l’année 2017, à achever la traduction de ce recueil. Désormais, les 25 nouvelles de Blood existent toutes en français ! Bien sûr, il me reste encore un peu de peaufinage à faire sur les dernières nouvelles traduites, quelques précisions à demander à Noelle pour un détail ou un autre. Bien sûr, chaque fois que je relis mes traductions, je fais de petites retouches ici et là. Mais enfin, l’essentiel est fait et ce fut une merveilleuse expérience que de réaliser cette première traduction d’un ouvrage intégral ! Depuis quelques mois, Blood est à présent en recherche active d’éditeur ! Là aussi, les discussions et les échanges auxquels cette quête donne lieu sont passionnants. J’ai beaucoup appris en traduisant Blood, j’apprends énormément à nouveau en lui cherchant une maison francophone !

Mais revenons à la traduction proprement dite. La dernière fois que j’avais partagé avec vous cette expérience, je vous avais parlé du déploiement du souffle lors du passage des micronouvelles aux nouvelles plus longues. J’avais prévu au départ de vous parler plus longuement de ce jeu entre les longueurs d’une traduction à l’autre. Mais cela fait bien longtemps désormais et je préfère vous parler des échanges que j’ai eus avec Noelle à propos de la traduction du « you » et qui ont été particulièrement riches et fascinants.

En effet, l’anglais est une langue dans laquelle tutoiement et vouvoiement n’existent pas. Il y a juste le « you ». Or, lors du passage en français, on est bien obligé de traduire par « tu » ou « vous », en fonction des liens et des relations entre les personnages. Pour chaque histoire, j’ai d’abord traduit instinctivement les différents « you » avant d’aller vers Noelle et de lui poser la question. Je lui ai d’abord expliqué cette différence entre « tu » et « vous », explication simplifiée du fait que Noelle a des notions d’espagnol (le tagalog est d’ailleurs une langue riche en mots hérités de l’espagnol), langue dans laquelle existent aussi le « tu » et le « usted ». Mais le plus fascinant, c’est que même si Noelle a écrit ses nouvelles en anglais, la plupart de ses histoires mettent en scène des personnages philippins qui, en réalité, s’exprimeraient en tagalog. Et en tagalog, on utilise le « po » qui est une marque de déférence intervenant dans certaines situations : lorsqu’on s’adresse à une personne plus âgée ou d’un rang social plus élevé par exemple.

Sauf que Noelle a pensé ses histoires en anglais où il n’y a que le « you ». Et même si elle reconnaît elle-même que dans telle ou telle situation, son personnage n’aurait même pas pu s’exprimer en anglais, elle a parfois eu bien du mal à déterminer si en tagalog, il/elle aurait ajouté le « po » ou pas, ce qui était déterminant pour que je puisse choisir de traduire par « tu » ou « vous » ! En effet, l’utilisation du « po » est bien plus complexe qu’il n’y paraît au départ, et traduit la complexité des relations sociales philippines. Si une petite-fille s’adresse naturellement à sa grand-mère en la vouvoyant dans une des nouvelles, dans une autre, nous avons fait disparaître le « po » entre un grand-père et son petit-fils que la vie a rapprochés et rendus complices au point qu’ils ne se vouvoient plus ! Mais que se passe-t-il lorsqu’une jeune femme discute avec sa domestique plus âgée qu’elle ? Elle serait censée utiliser le « po » car cette femme est plus âgée qu’elle, mais en même temps, elle est sa patronne et à ce titre, c’est sa domestique qui devrait lui adresser le « po ». C’est un des cas dont nous avons le plus discuté Noelle et moi. Qu’avons-nous tranché ? A découvrir dès que Blood aura trouvé une maison française pour l’accueillir ! Les choses se pimentent encore lorsqu’interviennent des personnages non Philippins. Et il y en a tout de même pas mal dans Blood, car le livre met en scène des Philippins – et plutôt même des Philippines – en situation d’immigration, d’exil. Aux Etats-Unis, en Allemagne ou ailleurs en Occident, les relations ne sont pas aussi formelles. Ainsi, dans une des nouvelles, une jeune femme philippine vouvoie sa grand-mère, tandis que son époux américain la tutoie – il avait même osé l’appeler par son prénom au départ !
Au final, ce passage en français du « you » ajoute quelque chose, en matière de sens et de culture, que le texte anglais ne véhicule pas. Ce qui est assez rare en traduction !

Il en va de même pour le « sexe » des mots. A plusieurs reprises, dans ses histoires, Noelle indique « a friend » ou « an editor », sans que le texte anglais ne précise si ces personnes sont des hommes ou des femmes (aucun adjectif possessif dans la phrase par exemple pouvant servir d’indice). Là aussi, Noelle a dû décider.

Je dois dire que dans ces cas-là – la traduction du « you », le genre des mots, ou toute autre question – il est très agréable d’être en relation directe avec l’auteur. Surtout lorsqu’on a la chance d’échanger avec quelqu’un comme Noelle qui est extrêmement disponible, extrêmement réactive et aussi enthousiaste que moi à l’idée de cette traduction ! D’autant plus que Noelle est elle-même traductrice, de l’anglais au tagalog, et qu’elle capte très vite où je veux en venir lorsque je lui pose une question !

Je me suis également énormément amusée à retrouver le nom français d’un coquillage apparaissant dans une des histoires, par photo interposée !!! Les joies de jouer les détectives en histoire naturelle ! Découvrir l’œil de Vénus (également appelé œil de Sainte Lucie, œil de la Vierge ou œil de Shiva) et par la même occasion les légendes et la symbolique qui lui sont attachées, ce fut également passionnant !
En effet, tout m’intéresse dans un texte, le récit proprement dit, mais aussi tous ces petits détails qui gravitent autour pour créer le décor et l’atmosphère. Et ce sont à ces petits détails, parfois insignifiants que je me suis intéressée et que je m’intéresse encore en toute dernière étape de travail, lors des finitions et du peaufinage. Je vous en parlerai peut-être une autre fois.



Envoyer un grain de pollen