Traite négrière et esclavage, nos Histoires

Le 22 mai 2017


Il y a une dizaine de jours, j’ai participé à un atelier d’écriture organisé dans le cadre de la Semaine de la Mémoire à Bordeaux, autour de la célébration du 10 mai, journée nationale des commémorations de l’esclavage, de la traite et de leurs abolitions. Cet atelier était proposé par Le Labo des Lettres, animé par Isabelle Kanor et accompagné au saxophone par Antoine Madet.

J’ai déjà eu l’occasion de le dire à plusieurs reprises, je ne suis pas très atelier d’écriture à la base (même si je les fréquentais assidûment au lycée par exemple), mais j’ai testé un atelier du Labo des Lettres au début de l’été 2016, sur le thème de « La voix de son être » et j’ai été conquise. En outre, le thème de cet atelier précis, autour de l’esclavage, de ses résonances dans nos petites histoires au sein de la grande avec un H, me parlait particulièrement. Et si un élément avait été nécessaire pour finir de me convaincre, le lieu de l’atelier aurait été celui-là. Il s’est en effet déroulé dans les salles du Musée d’Aquitaine consacrées à l’esclavage, leur intitulé officiel étant « Bordeaux au XVIIIe siècle, le commerce atlantique et l’esclavage« .

En partant le matin pour cet atelier, je savais que j’allais être émue. ce dont je ne me doutais pas, c’était du degré que cette émotion allait atteindre, ni des répercussions que tout ceci allait avoir …

Comme lors du précédent atelier auquel j’avais participé, nous avons tous commencé la journée en nous présentant, puis en poussant le cri que nous étions ce matin là. J’étais  un grand « EIA !!! » emprunté à Aimé Césaire.
Ensuite, Isabelle Kanor a fait petit à petit venir les mots à nous : en cueillant ceux que nous évoquaient les objets exposés autour de nous ; en écoutant la lecture d’extraits de textes d’auteurs afro-caribéens liés au thème de l’atelier ; en écoutant Antoine Madet jouer du saxophone.
Après chaque étape, nous lisions chacun à haute voix (pour ceux qui le souhaitaient) les textes écrits.

Photo : Mariposa

L’atelier a été divisé en trois parties, chacune correspondant à une des salles du musée, chacune évoquant un moment de l’histoire de la traite.

Première partie : La vie avant la capture, alors qu’ils étaient encore des êtres humains

Après avoir glané des mots dans l’expo ainsi qu’à l’écoute des citations d’auteurs afro-caribéens et du saxo, Isabelle nous a demandé d’écrire un texte décrivant une ou des personnes qui ont été déportées, mais avant leur captivité, d’imaginer leur vie, ceci en commençant par « Celui/Celle/Ceux qui … »

Voici mon texte :

Ceux qui balbutiaient la vie

Celle qui commençait à peine à marcher
qui s’éveillait à la lumière de son aurore
qui découvrait à peine le son de sa propre voix
qui s’endormait encore la bouche au mamelon maternel

Celui qui ouvrait la terre, rouge la terre
faisant sourdre de ses entrailles
les tubercules nourrissants de manioc et d’igname
pour sustenter les faims profondes du foyer

Celle qui apprenait à être mère
un peu gauche dans ses gestes adolescents
parfois perdue face aux pleurs de l’enfant
mais sein toujours généreux pour la fillette et l’homme

Ceux qui dansaient avec le vent
quand chantaient la voix des griots
quand soufflaient le rêve des koras
quand les cauris du fa traçaient la géométrie de l’horizon

Patricia Houéfa Grange
Tous droits réservés

Musée d’Aquitaine – Salle de l’esclavage (fétiche du Bénin)
Photo : Lysiane Gauthier – Mairie de Bordeaux

Deuxième partie : La traversée, alors qu’ils sont devenus des meubles/bêtes

Cette fois-ci, après la récolte de mots, Isabelle nous a invité à choisir un des personnages décrits à la première étape et à écrire une page de son journal de bord à fond de cale, pendant la traversée, ses ressentis, ses pensées, ce dont il/elle se souvient ou oublie, etc. Puis nous avons chacun reçu un papillon de papier portant le numéro du jour correspondant à notre texte et nous avons tous lu, les uns après les autres, dans l’ordre décidé par le hasard, ce journal de bord à une vingtaine de voix :

2ème jour

Kuvito

Je ne sais plus si j’ai dormi
peut-être suis-je morte partie là-bas chez les ancêtres et revenue ?
m’ont-ils renvoyée ici pour me faire expier
des péchés de la litanie de mes pères ?
En montant sur ce navire funeste
j’ai confié mon enfant à la mer
j’ai confié mon enfant à la mère
Puisse Maman Mami Wata
lui ouvrir la chaleur de son ventre
Existe-t-il encore le sommeil ?
Existe-t-il encore le soleil ?
Je ne respire plus qu’à travers la douleur
Combien sont-ils ces corps aux visages rouges
à avoir marqué ma chair noire au fer de leur viol ?
Vermine nauséabonde qui me ronge au-delà de la mort
Existe-t-il encore le sommeil ?
Existe-t-il encore le soleil ?
J’avale l’odeur putréfiée de mes sœurs suppliciées
et le tonnerre se noue au fond de ma gorge enrouée
Combien sommes-nous entassés dans leurs livres de comptes ?
Qui pourra effacer l’obscurité ?
Existe-t-il encore le sommeil ?
Existe-t-il encore le soleil ?
Mon corps n’a plus de force mais ma fièvre gronde
Ils veulent faire de nous des bêtes
alors lentement renaît la pulsation sauvage primaire
J’ai visité plusieurs fois le royaume des morts
bu à la source des ancêtres le sang rituel de la révolte
Prend garde à toi fumier
car mes dents cannibales pourraient très vite sacrifier ta gorge !

Patricia Houéfa Grange
Tous droits réservés

Musée d’Aquitaine – Salle XVIIIème
Photo : Lysiane Gauthier – Mairie de Bordeaux

Troisième partie : Les héritages, le métissage

Ici, après avoir glané nos mots comme lors des étapes précédentes, Isabelle nous a distribué des enveloppes contenant trois « bouts » d’un portrait à reconstituer. Puis, à partir de ce portrait, des mots glanés dans ce dernier espace et de tout ce qui avait été vu/entendu/ressenti depuis le début de l’atelier, nous avons écrit ce que le mot métissage évoquait pour nous.

Le portrait dont j’ai hérité

Le troisième « bout », tout en bas, en noir et blanc, m’a rappelé une photo d’une de mes arrière-grand-mères. Et c’est finalement de là que tout est parti.

Mon texte :

Mélopée créole

Esclave, trois fois esclave
Esclave, trois fois libérée

Panhouignan – Abomey
Ninnin, arrière-grand-mère
enlevée razzia prépubère
au pied des collines mamelles
au pied des collines maternelles
pour devenir là-bas loin petit oiseau du Prince Kondo
Porto-Novo – Ouidah
Bernard, grand-père Agouda
fils de fils d’Afro-brésilien
sang-nom bruissant de l’écho rouillé des chaînes
Portugal – Cap Vert
Clarisse, grand-mère
femme de la terre noire de Fogo
cœur pulsant au diapason du volcan
fruit étrange des navigateurs et des esclaves
Je vous mange tous, racines de mon arbre généalogique
à la table des réunions de vos branches déployées
gbadé, tévi, wèli, fijao, gombo, ami vovo, porc en salaison
farines mêlées des sèves de tous mes pays
Je vous danse tous, racines de mon arbre généalogique
sur la piste des fêtes de vos branches déployées
zinli, batuk, tchinkoumè, fado, morna
musiques mêlées des sèves de tous mes pays
Je vous syncrétise tous, racines de mon arbre généalogique
sur l’autel des cérémonies de vos branches déployées
dada sègbo, hêviosso, maria condom, shango, sainte vierge et jésus-christ
divinités mêlées des sèves de tous mes pays
Vous habitez tous en moi, esclaves, navigateurs, maîtres, colons et colonisés
et chaque soleil qui sur le jour se lève
résonne de l’harmonie de vos voix
Et j’entends
Va, toi dont le sang dérègle les frontières
Et j’entends
Va, notre fille, sois le sens du non-sens
Et j’entends Va, va, va,
et je vous habite intensément, source ardente de ma créolité.

Patricia Houéfa Grange
Tous droits réservés

Ce dernier texte, Mélopée créole, a été publié en début de semaine dernière sur le site AFROPoésie dont je suis partenaire. Merci à eux.

Musée d’Aquitaine – Salle des héritages et des abolitions
Photo : Lysiane Gauthier – Mairie de Bordeaux

J’ai bien conscience que les textes des deuxième et troisième partie comportent des mots en langues étranges/étrangères pour la plupart d’entre vous, lectrices et lecteurs qui passez ici ; ou des expressions qui mériteraient des notes explicatives. Mais je préfère, pour le moment en tout cas, ne pas donner d’explications, laisser ces textes aller nus, tels quels, vers vous, dans leur étrangeté et leur offrande simple, afin qu’ils résonnent en vous au-delà du sens.

Comme je le disais en introduction à cette note, j’ai été vraiment bouleversée par cet atelier, par les émotions insoupçonnées qu’il a fait naître en moi, lors de l’écriture de mes propres textes, mais aussi à l’écoute de ceux des autres participants. Il m’a amenée à replonger dans l’histoire et les notes généalogiques sur ma famille, notamment pour peaufiner et finaliser Mélopée créole. Il m’a donné envie de poursuivre ce travail d’écriture sur l’esclavage, dans mon histoire familiale, dans l’Histoire universelle, passée et malheureusement présente aussi. Car l’esclavage se perpétue encore aujourd’hui sous mille et une formes. Un nouveau projet d’écriture entamé.

Encore un vibrant merci à Isabelle Kanor qui saurait (re)donner l’inspiration à qui n’écrit plus depuis des mois, voire des années. Et un merci jazz et blues à Antoine Madet dont les interprétations et les compositions personnelles ont largement contribué à amener l’émotion à son paroxysme. N’hésitez pas à l’écouter sur Soundcloud.



2 grains de pollen to “Traite négrière et esclavage, nos Histoires”

  1. Monique dit :

    Tes trois textes, très émouvants, Patricia et qui me parlent tellement. Et cet atelier d’écriture, réveille-moire, quel bonheur!

    • Mariposa dit :

      Merci Monique. Je sais que c’est une question qui te touche particulièrement aussi. Je suis certaine que c’est un atelier auquel tu aurais eu grand plaisir et émotion à participer.

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