Gourmandises littéraires | Papillons de mots

Gourmandises littéraires

Le 27 mars 2017

Echo aux « Woks et Marmites »

Depuis plusieurs années, j’avais noté ici et là, sur mes différentes listes de livres à lire, plusieurs ouvrages d’auteurs asiatiques ayant pour thème les plats, les repas, la nourriture. Et jusque là, je ne m’étais pas encore décidée à m’y plonger. La parution du numéro « Woks et Marmites » de la revue Jentayu a été un déclencheur. Mais le jour où je me suis rendue en librairie pour acheter ces livres, j’ai pris non seulement ceux qui étaient sur ma liste, mais aussi quelques autres qui m’ont séduite sur place ! Et j’ai eu envie de vous parler de tous ces ouvrages. Je vous invite donc à un repas de gourmandises littéraires d’Asie. Je ne vous les présente pas dans l’ordre dans lequel je les ai lus, mais dans celui dans lequel il me semble qu’ils devraient apparaître dans un menu ! Bon appétit !

Entrée 

Mangue amère
Bulbul Sharma
Récits traduits de l’anglais (Inde) par Mélanie Basnel
Editions Philippe Picquier, 2010

Il y a un peu plus de cinq ans, j’avais lu et apprécié La colère des aubergines de la même auteur. Je m’étais promis, en en fermant la dernière page, de savourer également Mangue amère. Il m’aura fallu cinq ans pour finalement satisfaire ce souhait, mais c’est désormais chose faite.
Les deux ouvrages fonctionnent sur le même principe. Ce sont deux recueils de récits gastronomiques dans lesquels les repas et leur préparation ne sont qu’un prétexte pour nous entraîner au cœur de la société indienne, de son fonctionnement si codifié, de ses traditions encore si présentes, de la condition des femmes.
Tandis que La colère des aubergines réunit douze histoires se déroulant autour des membres d’une même famille, dans une même maison, au fil des événements de la vie, Mangue amère comprend neuf récits contés sur une même journée par un groupe de femmes rassemblées pour préparer un repas de commémoration de funérailles. Dans La colère des aubergines, la nourriture est vraiment au cœur de l’ouvrage, chaque histoire s’achève d’ailleurs par une ou plusieurs recettes. Dans Mangue amère, même si les plats et la cuisine jouent un rôle central, ils le jouent de façon plus subtile, diffuse ; et il n’y a pas de recettes.
Neuf histoires. Sept femmes racontant chacune la sienne à diverses étapes de la préparation du repas en l’honneur de feu Bhanurai Jog, et deux histoires soufflées par des fantômes. Des histoires où on cuisine pour empoisonner, récupérer l’affection de son enfant, satisfaire l’âme des défunts, se sentir acceptée dans une communauté et retrouver son pays au cœur de la diaspora, évincer une rivale, nourrir à faire mourir … Neuf histoires qui disent à nouveau la société indienne et la condition des femmes : d’abord elles vous enveloppent de la douceur de leurs plats, puis elles laissent un arrière-goût d’amertume dans un monde où seuls les morts semblent pouvoir enfin vivre pleinement.

Il fallait ajouter un peu de douceur. D’un joli mouvement de doigts, les trois veuves posèrent leurs paumes les unes sur les autres, et leurs mains, tels des poissons faisant l’amour, versèrent dans le chaudron tout l’amour qu’elles avaient dans le cœur. Elles le tordirent, le pressèrent jusqu’à ce qu’il coule comme un torrent dans le chaudron, déborde sur le sol, tache les carreaux blancs immaculés.

Plat 

La végétarienne
Han Kang
Roman traduit du coréen par Jeong Eun-Jin et Jacques Batilliot
Le serpent à plumes, 2015

Beaucoup d’encre a déjà coulé sur cet ouvrage couronné du prix international Man Booker en 2016 et adapté au cinéma. Qu’y rajouter ?
C’est un roman très court, incisif, tranchant comme une lame, conté en trois parties, selon trois points de vue différents, ceux de trois proches de Yŏnghye qui devient brutalement végétarienne – ou devrais-je dire végétale ? – avant de basculer lentement vers la folie.
Je ne peux pas dire que j’ai apprécié la lecture de cet ouvrage. Je ne peux pas dire que je n’ai pas aimé non plus. Ce que je peux dire, c’est qu’il a parlé à mon corps. De façon parfois si violente et insupportable que j’étais à la limite de hurler sauvagement et de le jeter de toutes mes forces contre un mur ! Ce que je peux dire aussi, c’est qu’il m’a fascinée et que je l’ai lu presque d’une traite. Il y a également beaucoup de douceur dans ce livre, et de la poésie, énormément de poésie, d’érotisme et de délicatesse. Les mots agissent tels des pinceaux et tracent des images colorées et vibrantes sur la pensée, dans la chair.
Cet ouvrage pose énormément de questions et ouvre les nuages de la réflexion, sur notre rapport aux aliments, mais pas que. Sommes-nous/Devenons-nous ce que nous mangeons ? Une réelle harmonie, voire une symbiose peut-elle exister entre les trois mondes – humain, animal, végétal ? L’art peut-il transcender le mal-être existentiel et nous révéler à nous-mêmes ? Où placer les frontières entre le génie artistique et la folie ? Le rêve est-il ce que nous vivons lorsque nous sommes inconscients ou la « réalité » n’est-elle qu’un vaste cauchemar ? Sommes-nous réellement maîtres de nos propres existences ou entrons-nous dans la peau de personnages pour jouer la vie à laquelle nous nous sommes consciemment ou inconsciemment résignés ? Avons-nous dérivé vers l’état de plantes qui laissent courir sur elles les saisons et le temps, impassibles et immobiles ?
Je serais, malgré tout, curieuse de voir l’adaptation cinématographique.

Elle a pris un quartier de fruit, avec les doigts et non avec une fourchette, et l’a porté à sa bouche. Il a tourné la tête pour refouler l’impulsion qui le poussait à entourer de ses bras les épaules de cette femme pensive, à lécher son index mouillé de jus de poire, à sucer jusqu’à la dernière trace de goût sucré sur ses lèvres et sa langue, à tirer brutalement sur l’ample pantalon de survêtement.

Dessert 

Le restaurant de l’amour retrouvé
Ito Ogawa
Roman traduit du japonais par Myriam Dartois-Ako
Editions Philippe Picquier, 2013

Quand on a tout perdu et qu’on se sent perdu, quand est au bord d’un nouveau départ, avant de prendre une nouvelle voie, on retourne souvent d’où on vient. C’est ce que fait Rinco lorsqu’en rentrant un soir dans ce qui était son « nid d’amour », elle le retrouve totalement vidé. Son fiancé est parti en emportant absolument tout avec lui : les meubles, mais aussi tout ce qu’elle avait patiemment économisé et acheté au fil des années en vue d’ouvrir un jour son propre restaurant. Il est également parti en dérobant son cœur dévasté. Le choc lui fait perdre la voix et elle décide de retourner dans le village où elle a grandi. Le destin déjouera ses plans pour mieux lui révéler sa voie. Elle donnera de l’amour aux clients de son restaurant singulier. En effet, à L’Escargot, on ne sert qu’une seule table par jour, le menu est fait sur mesure pour chaque convive et le temps est un invité à part entière.
Ce livre est une vraie douceur, parfait pour apaiser les bouillonnements suscités par La végétarienne et parfait pour le dessert. Je vous conseille cependant de le lire avec toujours à portée de main quelque chose à grignoter ! En effet, ce roman vous donnera faim. Faim de savourer tous les plats décrits avec tant d’amour (mais les métaphores gustatives s’infiltrent partout, y compris dans la description des paysages) ; faim de vous mettre en cuisine à votre tour pour tester des associations de saveurs ; faim enfin de vivre tout simplement, intensément, chaque sensation, qu’elle soit gustative ou liée à un autre sens, chaque petit plaisir de la vie ; faim de goûter le bonheur d’être là, sur Terre.

J’ai fait mon choix dans les légumes que j’avais à la cuisine, je les ai taillés en julienne et fait revenir dans du beurre, en commençant par ceux qui mettent le plus longtemps à cuire. Du potiron pour l’écharpe de Satoru, d’un beau jaune moutarde vif, car elle était jolie. Des carottes aux couleurs du soleil couchant qui emplissaient le ciel de l’autre côté de la fenêtre. Et pour finir, des pommes, parce que c’est ce que m’évoquaient les mignonnes joues rouges de Momo.
Dans la cocotte, un tas d’images se superposaient, fusionnaient au fur et à mesure. On aurait dit un peintre qui choisit d’instinct ses couleurs. Je cuisinais sur le vif, en me fiant uniquement à mon intuition. (…)
L’amour n’a pas besoin d’artifices, alors j’ai simplement ajouté une pincée de sel.

Thé et mignardises

Le livre du thé
Kakuzô OKAKURA
Essai traduit de l’anglais par Corinne Atlan et Zéno Bianu
Editions Philippe Picquier, 1996

Ce Livre n’est pas un simple essai. C’est une « bible » pour tous ceux qui aiment contempler, méditer, admirer la beauté des arts et des petites choses. A travers le cha-no-yu, la « voie du thé », l’auteur nous ouvre les portes d’une philosophie et d’un art de vivre qui empruntent au tao et au zen ; mais qui a également nourri des disciplines telles que la céramique, la laque, la peinture, la calligraphie ou encore l’arrangement floral. Il nous invite à embrasser le « culte de l’Imparfait », à redécouvrir l’essentiel et la beauté au cœur de nos vies.
Il y a un siècle, lorsque Okakura a rédigé ce Livre du thé, il souhaitait en faire un pont entre Orient et Occident, faire du thé un vecteur de lien entre les cultures. En effet, comme le dit Sen Soshitsu XV dans sa postface, « le simple échange d’un bol de thé entre deux individus peut faire naître la paix dans le monde ». Ce Livre a beau avoir 100 ans, la vigueur de son message est encore pleine et sa modernité d’une grande force. Un ouvrage à boire et reboire régulièrement, par petites tasses.

Pourquoi ne pas nous vouer enfin à la Reine des Camélias, en nous abandonnant au chaud courant de compassion qui s’écoule de ses autels ? Dans le liquide ambré qui emplit la porcelaine ivoirine, l’initié est à même de goûter tout à la fois l’exquise retenue de Confucius, le piquant de Lao-tseu et le parfum éthéré du Bouddha Shâkyamuni lui-même.
A dire vrai, ceux qui se révèlent incapables de sentir en eux-mêmes la petitesse des grandes choses ne sauraient reconnaître chez les autres la grandeur des petites choses.

Les délices de Tokyo
Durian Sukegawa
Roman traduit du japonais par Myriam Dartois-Ako
Editions Albin Michel, 2016

Ce roman est un ouvrage dans la même veine que Le restaurant de l’amour retrouvé. Pas étonnant donc que ces deux ouvrages aient la même traductrice !
J’avais d’abord vu l’adaptation cinématographique de cette œuvre par Naomi Kawase, en mai 2016. Ce fut réellement un moment délicieux et suspendu, une vraie parenthèse, loin des bruits du monde. Je m’étais promis de lire le livre. C’est chose faite. Laquelle des œuvres ai-je préféré ? Je les aime tout autant l’une que l’autre (chose rare chez moi) et je trouve même qu’elles se complètent et forment ensemble un tout harmonieux.
Les délices de Tokyo, c’est l’histoire d’une rédemption, ou plutôt d’une triple rédemption. Celle de trois personnages qui gravitent autour d’un quatrième qui joue un rôle liant et central : la pâte an, pâte de haricot rouge azuki dont sont fourrés les dorayaki, une pâtisserie japonaise. Chacun de ces trois personnages est porteur d’une plaie plus ou moins ouverte et ensemble, ils vont se guérir mutuellement et reconstituer une famille de cœur. Tokue reconnaît en Sentarô le fils qu’elle n’a pas pu avoir. Sentarô lui-même aperçoit, flottant sur la silhouette de Tokue, l’aura de sa mère à laquelle il n’a pas pu témoigner tout l’amour qu’il aurait voulu. Enfin, Wakana, dont la mère n’est pas très présente et dont le père semble absent, porte un regard filial sur Sentarô qui le lui rend bien.
En leur apprenant à préparer la pâte an, Tokue leur transmet aussi sa philosophie, son art de vivre (puisant largement dans le tao et le zen), sa poésie, ainsi que la force de trouver sa place dans cette existence et de l’apprécier même lorsque le vent souffle très fort.
Les délices de Tokyo est un ouvrage tendre et non moins savoureux. Il vous tirera des larmes d’émotion à de nombreuses reprises. Il vous incitera à ralentir et à écouter la beauté des choses simples. Lorsque vous le refermerez, vous aurez envie de déguster lentement une pâtisserie au haricot rouge, accompagnée d’une infusion de fleurs de cerisier.
J’ai trouvé que l’adaptation cinématographique développe davantage le personnage de Wakana, tandis que le roman nous immerge plus profondément dans les méandres du mal-être de Sentaro. Les deux œuvres accordent une place centrale à Tokue et aux haricots azuki.
A noter d’ailleurs que le titre d’origine du roman est tout simplement An, terme qui désigne la pâte de haricot rouge. Je pense que ce terme aurait dû rester dans le titre français et donner quelque chose comme « An, délices au haricot rouge ». Mais à ce niveau-là, chaque traducteur aurait une vision différente. Je pense que l’éditeur a tout simplement repris le titre français de l’adaptation cinématographique. Et peut-être que pour le film, le titre Les délices de Tokyo était plus ouvert, plus attractif pour une majorité du public ? Pour le film comme pour le roman, je le trouve trop ouvert. Il n’accorde pas à la pâte an et aux haricots rouges cette place centrale qu’ils ont dans l’œuvre. Mais à nouveau, ce n’est que mon avis, et le choix qui a été fait ici a très certainement été longuement pesé.
D’autre part, j’ai vraiment été interpellée par la personnalité de l’auteur en lisant sa notice de présentation. Quel personnage fascinant ! « Poète, écrivain et clown, diplômé de philosophie et de l’Ecole de pâtisserie du Japon. Après une carrière de scénariste, il fonde en 1990 la Société des poètes qui hurlent, dont les performances alliant lecture de poèmes et musique punk rock défraient la chronique » !!! J’espère que le reste de son travail, et notamment ses poèmes, sera également traduit en français !

De la pâte de haricots confits encore tiède entre deux petits pancakes joufflus fraîchement cuits. Pour les amateurs, c’est un moment divin.
Sentarô adressa un signe de tête à Tokue et porta le dorayaki à ses lèvres.
Instantanément, l’arôme lui monta aux narines, flottant jusque derrière lui.
C’était le parfum de haricots azuki vivants, sans rien à voir avec l’odeur de la pâte industrielle. L’arôme surgissait, comme jaillissant vers le haut. Mais il avait aussi une certaine complexité. Une saveur sucrée, tout en légèreté, se déploya sur le palais de Sentarô.

Pour toutes les petites faims

Numéro 5 de la revue Jentayu
Thème « Woks et Marmites »
Textes d’Ida Ahdiah, Audra Ang, Cao Kou, Feng Jicai, Hamid Ismaïlov, Kan Yao-ming, Leung Ping-kwan, Omar Musa, O Thiam Chin, Mrinal Pande, Shahu Patole, Romana Rocha, Melizarani T. Selva, V. Vajiramedhi, Zhang Yueran. Illustrations de Sith Zâm et photographies d’Ore Huiying.
Traductions de Vasumathi Badrinathan, Marcel Barang, Jérôme Bouchaud, Brigitte Bresson, Catherine Charmant, Deng Xinnan, Nazir Djouyandov, Brigitte Duzan, Gwennaël Gaffric, Patricia Houéfa Grange, Coraline Jortay, Laura Lampach, Annie Montaut et Filip Noubel.
Editions Jentayu, février 2017

Cette édition de Jentayu propose un joli tour de carte gastronomique asiatique, les territoires couverts allant du Kirghizistan à l’Indonésie, en passant par l’Inde, la Chine, la Malaisie, Taiwan, Hong Kong, Singapour et la Thaïlande ; les langues traduites incluant le marathi, l’ouzbek et le russe ; les textes publiés invitant à manger et boire plats et boissons, mais aussi coutumes et cultures, mythes et légendes.
J’ai été séduite par les poèmes de Romana Rocha et V. Vajiramedhi ; j’ai hurlé de rire en savourant de jouissifs durians avec Omar Musa ; j’ai goûté la poésie du mérou d’O Thiam Chin et celle de la mère pocharde (que je rebaptiserais volontiers de pocharde céleste) de Feng Jicai ; j’ai été prise de mélancolie sous la sale pluie de Zhang Yueran et j’ai mis mon wok sur le feu pour faire des rempeyek après avoir quitté la Tuning d’Ida Ahdiah ; enfin, mon ventre était bien lourd en ressortant du Manoir du puits du dragon d’Audra Ang. Mais les deux textes qui m’auront le plus marquée sont La mère nourricière de Mrinal Pande et Une nourriture sans dieux de Shahu Patole. Deux textes d’auteurs indiens. Deux textes en provenance de ce fascinant et déroutant pays-continent. La complexité de cette société aux panthéons surpeuplés et aux castes et sous-castes multiples se répercute directement dans l’assiette. Le repas peut-il toujours remplir sa fonction naturelle de lien et de convivialité ?
Un édifiant recueil de textes à picorer au gré des envies, au goût de revenez-y !

J’espère que ce menu littéraire gargantuesque vous a plu ! Mais si d’aventure, vous avez encore faim, je remets ici les liens vers des notes de lecture d’ouvrages gourmands d’Asie et d’ailleurs :
La colère des aubergines de Bulbul Sharma
Soulfood équatoriale de Leonora Miano
– Evocation d’Une gourmandise de Muriel Barbery ici et



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