Une soirée avec Thérèse et Mauriac | Papillons de mots

Une soirée avec Thérèse et Mauriac

Le 21 novembre 2012

Hier, ayant reçu une des invitations distribuées par le CNRS, j’ai assisté à la soirée Cinémascience qui avait lieu au cinéma de Mérignac autour de l’avant-première du film « Thérèse Desqueyroux ». Cela fait 14 ans que j’habite en région bordelaise (hors une petite échappée d’un an entre Avignon et le Mexique) et je n’avais encore jamais lu Mauriac. Je me suis promis une centaine de fois de plonger dans son oeuvre et je ne l’avais jamais fait jusque là. Il aura fallu que je reçoive cette invitation pour me décider à sauter le pas. Je voulais avoir lu le roman afin de pouvoir profiter plus pleinement du débat qui aurait lieu après le film.

J’ai donc lu Thérèse Desqueyroux en quelques jours. En effet, bien que très dense, il s’agit d’un roman court d’une centaine de pages. Et vous savez quoi ? J’ai été happée par le récit mais aussi l’écriture de Mauriac, par cette capacité fine à peindre des atmosphères où paysages et personnages se confondent presque. J’ai adoré l’histoire de cette femme à la fois libre et perdue qui nous conduit aux lisières  de tous les questionnements, à la frontière poreuse du bien et du mal.

Et vous savez quoi ? J’ai également adoré l’interprétation de l’oeuvre par Claude Miller à travers ce film très réussi. Mais la discussion qui a suivi, elle, a été vraiment passionnante et je pense qu’elle ne fait que marquer le début d’une longue histoire entre Mauriac, Thérèse Desqueyroux et moi …

A l’issue de la projection, Guy Di Méo, géographe au laboratoire Aménagement, développement, environnement, santé et sociétés (ADES), Jacques Monférier, ancien président du Centre François Mauriac de Malagar et le grand Michel Suffran qu’on ne présente plus, sont intervenus sur le thème « Les terres girondines de François Mauriac ou les territoires de l’âme ».

Voici quelques bribes de ce qui a été dit et qui m’a touchée ou intéressée :

Tout le monde a été d’accord pour dire que c’était d’une magnifique esthétique. Et moi qui suis une grande amoureuse des terres des landes et des pins, je ne peux qu’acquiescer. Les grandes étendues de bruyères, de fougères, les gros plans sur les superbes écorces des résineux, tout cela m’a fortement émue. Et puis, c’est toujours très fort de reconnaître des lieux connus dans un film. Sans compter le jeu des deux acteurs principaux, plein à la fois de sensibilité et de retenue. Tout comme l’oeuvre de Mauriac.

Alors, évidemment, Claude Miller a pris quelques libertés par rapport à l’oeuvre de Mauriac, mais sans cela, son film ne serait pas un travail de création. Sans compter que le cinéma et le roman ne répondent pas aux mêmes contraintes techniques. Mais cette interprétation de Miller n’en reste pas moins une adaptation réussie du roman de Mauriac.

En essayant de ne déflorer ni le film ni le roman pour ceux qui vont se plonger dans l’un et/ou l’autre, voici les libertés prises et ce qu’on en a dit. Evidemment, beaucoup de choses sont du domaine de la supposition, de l’hypothèse, Claude Miller n’étant malheureusement plus là pour nous expliquer exactement la raison de ses choix:

– La liberté la plus importante que le réalisateur ait prise par rapport à l’oeuvre, pour moi, est le bouleversement de la chronologie. En effet, alors que le roman est un flash-back, le film présente une chronologie linéaire. Mauriac a focalisé son oeuvre sur le le long trajet de retour de Thérèse après son procès, pendant lequel elle s’interroge sur la façon dont elle en est arrivé là et sur la façon de s’expliquer avec son mari et elle revit ainsi son enfance et son adolescence jusqu’à son mariage ; tandis que Claude Miller a raconté une histoire, fait après fait. Il y a une rondeur temporelle dans le roman qui est perdue dans le film. Mais présenter un récit dans l’ordre chronologique était peut-être plus parlant cinématographiquement pour Miller ?

– Mauriac place son récit a priori avant le début de la guerre de 1914-1918 alors que Miller place son film à la fin des années 20. Le réalisateur a peut-être fait ce choix dans un but pratique, il a ainsi introduit des automobiles d’époque dans son film alors que dans le roman, il n’y a que des voitures à chevaux. Mais cela fait également perdre l’extrême importance de la dimension espace-temps si présente dans le roman où les distances semblent infinies et le temps ne pas s’écouler.

– Miller a introduit un lac dans son film. Alors que dans le roman il n’est question que d’aridité, de sable, de sable qui ne retient pas l’eau, qui ne retient pas la pluie, qui ne retient rien. Et l’aridité des sols fait écho à l’aridité des personnages, paysages et personnages s’incorporent les unx aux autres, sont empreints les uns des autres. Les paysages, décors sont des personnages à part entière des romans de Mauriac.
Alors pourquoi Claude Miller a-t-il introduit un lac dans le paysage qui entoure Thérèse, pourquoi la cabane de pêcheur a-t-elle remplacé l’ancienne palombière ? Et bien peut-être déjà parce que le film a reçu des soutiens financiers municipaux et régionaux en Aquitaine et qu’en retour le réalisateur a montré les jolis paysages du cru ? Peut-être aussi pour pouvoir insérer ces belles images de Jean Azévédo traversant le lac sur son bateau. Cette image personnifiant le fantasme ultime de Thérèse : s’en aller, partir loin de ce monde qui l’emprisonne, qui l’étouffe, découvrir les ailleurs …

– On n’a fait qu’effleurer cet aspect mais Miller a aussi modifié une scène : dans le roman, Thérèse transperce la photo de Jean Azévédo d’une épingle et la jette aux toilettes alors que dans le film elle la brûle. Plusieurs interprétations possibles quant au geste du livre. Je vous laisse trouver la vôtre. Quant au choix de Miller, on peut penser que c’est plus fort à l’écran de voir une photo s’enflammer.

Nous avons ensuite discuté davantage du personnage de Thérèse Desqueyroux, de ce qu’il représente dans la vie et l’oeuvre de Mauriac. Michel Suffran, qui a bien connu Mauriac et est un des spécialistes de son oeuvre, nous a particulièrement gâtés à ce sujet.

Thérèse Desqueyroux est un personnage symbolique de l’oeuvre de Mauriac. On peut même dire qu’il s’agit d’un personnage obsessionnel que le romancier n’a cessé d’interroger. Il y avait peut-être beaucoup (trop ?) de Mauriac lui-même dans Thérèse. Il lui a consacré quatre ouvrages au total, en la suivant de sa naissance à son décès :

Thérèse Desqueyroux (roman)
Thérèse à l’hôtel (nouvelle)
Thérèse chez le docteur (nouvelle)
La fin de la nuit (roman)

A travers l’histoire de Thérèse apparaît la passion de François Mauriac pour les atmonsphères des procès, le côté assailli, acculé de l’accusé. Certains le surnommaient d’ailleurs Saint François des Assises ! Ces récits autour de Thérèse montrent bien aussi l’une des caractéristiques principales de Mauriac : c’est un écrivain qui ne juge pas, qui essaie de comprendre. C’est un homme qui interroge, pas un homme qui affirme. Connaissons-nous toujours la raison et le poids de nos actes ? Où se trouve la limite entre le bien et le mal, la volonté et le désir, la lumière et la nuit. Il y a du criminel en chacun de nous. Qu’est ce qui fait que cet aspect de notre personnalité reste tapi comme un feu qui couve ou s’embrase en un grand incendie ? Mauriac ne donne pas de réponse, juste des clefs et nous laisse trouver nos propres réponses …

Thérèse Desqueyroux est évidemment aussi une oeuvre sur la prison physique et spirituelle que peuvent représenter une famille, un village, une société. Le fait que l’honneur et le nom d’une famille soient bien plus importants que le destin et le bonheur d’un individu. Les convenances et les apparences qui empêchent d’ouvrir son coeur, de dire ce qu’on pense, ce qu’on ressent, de suivre le chemin qui devrait être le sien. Thérèse est une femme cultivée et un esprit libre qui s’affranchit de certaines convenances sans pour autant pouvoir dans un premier temps se libérer complètement de ce pays de pins qui l’enserre et l’étouffe.

A noter aussi à propos de famille que le nom Desqueyroux est lui-même symbolique puisqu’il signifie (en gascon ?) « carrefour » et qu’il représente certainement la croisée des chemins de l’âme.

Tant et tant d’autres choses très intéressantes ont été dites hier, mais je crains en les rapportant toutes d’être un peu trop longue et surtout de vous gâcher un plaisir de lecture ou de cinéma !

Le film est à l’affiche depuis aujourd’hui, je ne saurais trop vous conseiller d’aller le voir !

Thérèse Desqueyroux avait déjà été adapté au cinéma une première fois en 1962 par Georges Franju avec Emmanuelle Riva dans le rôle principal. Et bien, je m’en vais aussi regarder cette version dont je n’ai entendu que du bien !



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